Chroniques d’un prospect singulier.
20 juin 2019. Soir de Draft.
Sur la table, un dossier est toujours ouvert : Brandon Clarke, un Canadien de 22 ans. Trois années de fac. 6’8 ¼. Une envergure à peine supérieure à sa taille. Pas de tir extérieur. Pour un intérieur NBA, le portrait n’est franchement pas flatteur.
Pourtant, c’est le seul nom encore entouré sur le tableau.
Une feuille passe de main en main.

Les statistiques n’effacent pas les défauts. Mais elles enfoncent le clou sur tout le reste.
Oklahoma City possède le 21e choix. Memphis le 23e. Deux places à remonter.
Le téléphone est décroché.
Quelques instants plus tard, Adrian Wojnarowski prend la parole en direct.
Oklahoma City has traded No. 21 to Memphis. Memphis will move from 23 to 21, OKC goes to 23. Oklahoma City will also get a future second-round pick from Memphis in this deal.”
Il poursuit.
At the top of Memphis’ draft board here at 21, I’m told: Gonzaga’s Brandon Clarke.”
Quelques minutes plus tard, Adam Silver monte sur scène.
With the 21st pick in the 2019 NBA Draft, the Oklahoma City Thunder select… BRANDON CLARKE, from Gonzaga University.”
Clarke enfile une casquette du Thunder.
Dans la war room de Memphis, le soulagement est total.
Quelques mois plus tôt, Spokane.
Il ne faut pas regarder Brandon Clarke très longtemps pour comprendre pourquoi les chiffres affolent les modèles.
Ses appuis d’abord. Courts, légers, fluides. Brandon Clarke se déplace avec une facilité assez rare pour un intérieur. Il pose un écran, pivote immédiatement et plonge vers le cercle. Ses hanches tournent vite, ses changements de direction aussi. Par moments, on a presque l’impression de regarder un guard dans un corps de 6’8.
Dans une draft où Zion Williamson aspire toute l’attention, difficile d’exister uniquement par ses qualités athlétiques. Sans lui, Brandon Clarke aurait pourtant eu de sérieux arguments pour être considéré comme l’un des athlètes les plus impressionnants de cette cuvée.
Sa détente ne raconte qu’une partie de l’histoire. Ce qui est frappant, c’est la vitesse à laquelle il peut repartir. Brandon Clarke n’a presque pas besoin de recharger ses appuis. Il saute, retombe et repart. Parfois si vite que son adversaire n’a pas encore déclenché son deuxième saut que lui est déjà en l’air.
Au rebond, c’est évidemment un avantage énorme. Mais réduire sa production à ses jambes serait une erreur. Brandon Clarke comprend où va tomber le ballon. Il trouve les espaces, anticipe et laisse ensuite son explosivité faire le reste.
Même chose en défense. Mark Few peut le laisser rôder en second rideau et c’est probablement là que Clarke est le meilleur. Il observe, attend et intervient au bon moment. Sa mobilité lui permet de couvrir énormément de terrain, sa détente de jouer très haut et son sens du timing fait le lien entre les deux. Son athlétisme lui permet des choses. Son cerveau lui dit quand les faire.
Offensivement, une statistique saute aux yeux : son efficacité.
Et là, l’explication semble d’abord assez simple. Brandon Clarke dunke. Beaucoup.
Il roll vite, coupe dès qu’un espace apparaît et ne reste jamais longtemps spectateur d’une possession. Dès que la défense détourne les yeux, il trouve un moyen de se rapprocher du cercle. Avec sa détente, il ne reste souvent plus qu’à terminer le travail.
Sauf qu’à force de regarder ses dunks, on finit par remarquer les possessions où il ne dunke pas : Clarke possède un petit floater, parfois plus proche du push shot, qu’il utilise régulièrement à quelques mètres du cercle. Presque toujours main droite. Il y a du toucher.
Au poste bas, un spin move revient lui aussi très souvent. Le geste est rapide, maîtrisé. Même lorsqu’il termine en déséquilibre, Brandon Clarke garde un contrôle étonnant de son corps.
Balle en main, les limites sont plus évidentes. Il peut attaquer un espace laissé libre, mais son dribble reste très haut. Le handle lui permet d’exploiter un avantage. Beaucoup moins d’en créer un.
À la passe, pas de révélation non plus.
Brandon Clarke ne manipule pas une défense. Il ne crée pas beaucoup. Mais il voit généralement la lecture simple. Sur short-roll, il trouve le joueur ouvert. La défense se contracte, il ressort vers le shooter. Une passe supplémentaire est nécessaire, il la fait.
Il ne crée pas vraiment l’avantage mais il sait l’exploiter.
Jusqu’ici, difficile de comprendre pourquoi un tel profil est encore disponible au 21e choix… Jusqu’à ce qu’on s’éloigne du cercle.
Clarke reçoit derrière la ligne à trois points. Son défenseur recule. Il ne tire pas.
Quelques possessions plus tard, même situation. Même résultat.
Et soudain, les 6’8 ¼ inscrits sur son dossier prennent une tout autre importance.
Parce qu’il reste une question à laquelle ni les chiffres, ni les images n’ont encore vraiment répondu.
Au juste, Brandon Clarke joue à quel poste en NBA ?
Le Rasoir d’Ockham
La réponse est peut-être la plus simple : peu importe.
Brandon Clarke est bon au basket. Alors Brandon Clarke jouera. Le rasoir d’Ockham s’applique aussi au basket.
On peut passer des heures à se demander s’il est un 4 trop petit, un 5 encore plus petit ou un intérieur sans shoot dans une NBA qui en réclame toujours davantage. Ou simplement constater que lorsqu’il est sur un terrain, il est très bon.
Memphis choisit la deuxième option.
Et la réponse ne tarde pas. Dès sa saison rookie, les chiffres donnent plutôt raison aux Grizzlies.
En seulement 1 300 minutes, Clarke produit 25,1 points et 12,4 rebonds par 100 possessions. Il capte 20,1 % des rebonds défensifs lorsqu’il est sur le parquet, auxquels viennent s’ajouter 7,6 % des rebonds offensifs.
Et surtout, l’efficacité complètement folle aperçue à Gonzaga a fait le voyage jusqu’à Memphis. 66,3 % de True Shooting, soit un TS+ de 117. Avec une moyenne de ligue fixée à 100, le chiffre donne une bonne idée de l’efficacité complètement anormale de Clarke dès sa première saison.
Le changement de niveau n’a pas vraiment changé Brandon Clarke.
Et il y a même une petite surprise : 35,9 % à trois points.
Bon, calmons-nous. On parle de 23 tirs réussis sur 64 tentatives, à peine plus d’un tir extérieur par match. L’échantillon est beaucoup trop faible pour annoncer la naissance d’un shooteur. Mais pour un joueur dont le tir représentait probablement la plus grosse interrogation quelques mois plus tôt, difficile de ne pas y voir un peu d’espoir.
Et si, finalement, le problème était en train de se régler tout seul ?
Non. La saison suivante, Brandon Clarke tombe à 26 % à trois points. Puis 22,7 % en 2021-22. Le volume déjà famélique s’effondre.
Pour paraphraser Guillaume du Basket Lab : le carrosse redevient citrouille.
Le shooteur qu’on avait cru apercevoir pendant quelques mois n’existait probablement pas.
Brandon Clarke, lui, existe toujours.
Et il reste très bon au basket.
26 avril 2022. FedEx Forum Memphis. Tennessee.
Trois ans ont passé.
21 points. 15 rebonds. 3 passes. 64,3 % d’eFG.
Voilà ce que la feuille de statistiques retiendra du Game 5 de Brandon Clarke face aux Minnesota Timberwolves.
C’est déjà beaucoup.
Et pourtant, elle en oublie presque le plus intéressant.
Pour comprendre le match de Brandon Clarke, il faut regarder les possessions qui auraient dû s’arrêter. Les tirs ratés. Les box-outs réussis. Ces ballons qui semblent déjà appartenir à Minnesota avant qu’une main ne surgisse pour leur donner une autre destination.
Mais avant tout ça, il faut revenir au premier quart-temps.
5:57.
Ja Morant attaque depuis la tête de raquette. D’Angelo Russell est sur ses hanches. Ja pénètre et la défense des Wolves se contracte immédiatement. Karl-Anthony Towns lâche Tillman pour fermer la peinture. Dans le corner, Jaden McDaniels fait la même chose avec Clarke.
Une seconde plus tôt, Brandon était presque spectateur de l’action.
Il ne l’est déjà plus.
McDaniels a détourné le regard. Clarke coupe baseline.
Ja l’a vu.
Le ballon monte.
Alley-oop.
Trois ans plus tôt, à Spokane, Brandon Clarke faisait déjà ça. Pas besoin de réclamer le ballon. Pas besoin qu’un système soit dessiné pour lui. La défense abandonne un espace, il l’occupe.
Quelques minutes passent.
1:31. Minnesota mène 25-24.
Cette fois, Clarke est au cœur de l’action.
Pick-and-roll très haut avec Morant. Clarke pose l’écran puis plonge plein axe. Ja attire McDaniels et Naz Reid avant de temporiser, dribble dans le dos, juste assez longtemps pour laisser la défense hésiter.
Dans le corner, Tyus Jones attend.
McLaughlin hésite. Revenir sur Clarke, c’est laisser Jones seul. Rester sur Jones, c’est regarder Clarke arriver lancé vers le cercle.
Il reste.
Ja glisse la passe.
Clarke la récupère dans sa course. Deux pieds au sol. Une impulsion.
Dunk.
Le premier quart-temps vient presque de résumer son jeu offensif.
Une fois, Clarke trouve l’espace tout seul. La suivante, Morant le crée pour lui.
Dans les deux cas, Clarke fait la même chose.
Il l’exploite.
Le deuxième quart-temps apporte autre chose.
10:07. Minnesota mène 35-28.
John Konchar remonte le ballon en semi-transition. McLaughlin vient immédiatement le tagger et Konchar libère Clarke, lancé au niveau du logo.
Devant lui, Patrick Beverley attend dans la peinture.
Pas de crossover. Pas de changement de rythme. Clarke n’en a pas besoin.
L’espace existe déjà.
Il va tout droit.
Un dribble. Deux appuis. Beverley l’attend, lève le bras.
Le petit push shot aperçu à Gonzaga ressort de la boîte à outils.
McLaughlin revient désespérément par-derrière et tente de voler le ballon. Trop tard. Il attrape le bras.
Le ballon tombe dedans.
And-one.
Le reste de la soirée ressemble longtemps à ça.
Clarke joue dans les espaces, termine ce que les autres créent et continue d’empiler les possessions utiles.
Puis arrive le quatrième quart-temps.
4:47. Minnesota mène 99-96.
Clarke vient poser un ghost screen pour Morant et plonge vers le cercle.
Ja s’enfonce dans la peinture. Trois défenseurs l’attendent. Il déclenche un pull-up compliqué, en déséquilibre.
Pendant ce temps, Clarke est déjà sous l’arceau.
Il glisse. Pendant une fraction de seconde, l’action semble terminée pour lui.
On ne sait pas vraiment comment, mais il se récupère.
Le tir de Morant rebondit sur la planche.
Clarke saute.
Rebond offensif.
Il tente de finir dans sa descente. Raté.
Il retombe.
Jaden McDaniels est là. Clarke aussi.
Pas de flexion profonde. Pas le temps.
Il explose verticalement.
Deuxième rebond offensif.
Dunk.
Trois ans plus tôt, à Spokane, il fallait quelques possessions pour remarquer cette drôle de capacité.
Trois ans plus tard, dans les cinq dernières minutes d’un match de Playoffs, rien n’a changé.
Mais Clarke ne fait pas que récupérer des possessions. Il sait toujours quoi en faire.
6:46. Minnesota mène 99-88.
Pick-and-roll en tête de raquette avec Morant. Clarke roll et reçoit dans la peinture. Cette fois, D’Angelo Russell est bien placé.
Toute la défense de Minnesota se contracte.
Clarke ressort immédiatement vers Tyus Jones.
Extra-pass.
Brooks est seul en tête de raquette.
Vraiment seul.
Trois points.
Aucune passe décisive pour Clarke. Rien de particulier à ajouter à sa ligne statistique.
Juste la bonne lecture. Encore.
Puis le match se resserre.
1:09. Minnesota mène 106-104.
Tyus Jones prend un trois points ouvert.
Le tir est forcé.
Sous le cercle, Clarke lutte avec McDaniels. Le ballon frappe l’arceau et monte.
Clarke aussi.
Cette fois, il ne cherche même pas à prendre le rebond. Il tend le bras et claque le ballon vers l’extérieur.
La possession aurait dû s’arrêter là.
Elle atterrit dans les mains de Ja Morant.
Seul à trois points.
Bang.
Quelques secondes plus tard, l’air dans le FedExForum devient enfin respirable.
111-109. Memphis. Win.
Sur la feuille : 21 points, 15 rebonds, 3 passes, 64,3 % d’eFG.
Et surtout :
9 rebonds offensifs.
Même ce chiffre ne raconte pas tout. Il ne compte pas le ballon arraché au box-out de Towns et envoyé vers Jackson. Il ne raconte pas les possessions prolongées d’une simple claquette. Il ne montre pas le roll qui contracte toute une défense avant que le ballon ne termine deux passes plus tard dans les mains d’un shooteur ouvert.
La boxscore compte ce que Brandon Clarke récupère. Elle ne compte pas ce qu’il refuse de laisser perdre.
Trois ans plus tôt, la question était de savoir comment un intérieur de 6’8, sans grande envergure et sans véritable tir extérieur pourrait trouver sa place en NBA.
Ce soir-là, la question paraît franchement secondaire. Peu importe.
Il reste encore un match à gagner.
29 avril 2022. Target Center Minneapolis. Minnesota.
Une victoire.
C’est tout ce qu’il reste à Memphis pour passer au tour suivant. Minnesota n’a évidemment aucune intention de lui faciliter la tâche. Les Wolves commencent le quatrième quart-temps avec dix points d’avance.
Mais Memphis revient. Petit à petit. Jusqu’à transformer les dernières minutes en une bataille où chaque possession commence à peser très lourd.
3:12. Minnesota 99, Memphis 98.
Tyus Jones remonte côté droit. Clarke vient poser l’écran avant de flare vers l’aile.
Towns et McLaughlin doublent sur Jones.
Clarke est libre.
Il reçoit et attaque immédiatement.
Un dribble. Deux. La défense se referme. Trois maillots des Wolves convergent vers lui.
Clarke pourrait tenter de finir. Il ne force pas. Kick-out dans le corner.
Desmond Bane est wide open.
Patrick Beverley close-out agressivement.
Feinte de tir.
Beverley décolle. Atterri dans le Wisconsin.
Bane attend et le salue.
Ficelle.
Memphis repasse devant mais Minnesota répond vite. Peut-être trop vite.
Anthony Edwards prend un tir casse-croûte en sortie de spin move. Brique.
Morant récupère et lance immédiatement la contre-attaque. La défense recule, Ja libère Tyus Jones dans le corner.
Seul. Raté lui aussi.
Trois joueurs de Minnesota sont sous le cercle.
Au milieu des trois, encore lui : Brandon Clarke.
Il monte, récupère le rebond offensif et ressort vers Morant.
La possession n’est pas terminée.
Memphis peut recommencer.
Les secondes passent.
40.8. Memphis 106, Minnesota 104.
Cette fois, Morant et Clarke insistent.
Pick-and-roll.
Encore.
Jusqu’à obtenir ce que Memphis cherchait : Un mismatch
Towns face à Ja. Morant attaque. Beverley vient doubler.
Clarke attend en tête de raquette.
Ja libère le ballon.
Clarke reçoit et attaque immédiatement l’espace devant lui. McLaughlin est trop loin.
Un dribble. Deux appuis dans la peinture. Clarke s’élève.
Feinte de tir. La défense mord.
Dans le dunker spot, Jaren Jackson Jr. attend sagement.
Clarke l’a vu.
Une passe sur short-roll.
Dunk.
108-104.
À quarante secondes de la fin d’une série de Playoffs, Brandon Clarke vient encore de choisir la solution la plus simple.
Quelques instants plus tard, c’est terminé.
Memphis raie Minnesota du tableau des play-offs.
Clarke termine la soirée avec 17 points, 11 rebonds, 5 passes et 3 contres.
Mais une autre statistique raconte peut-être mieux ce qui vient de se passer. Parmi les Four Factors, l’écart est immense : 34 % d’ORB% pour Memphis. 13,3 % pour Minnesota.
Ça ne raconte pas tout le match. Mais ça explique en partie comment Memphis a gagné la bataille des possessions malgré les nombreuses pertes de balle.
Et s’il y a bien un joueur qui symbolise cette bataille depuis deux matchs, c’est Brandon Clarke.
Taylor Jenkins trouvera finalement des mots beaucoup plus simples :
We don’t win the series without what he did.”
Un dernier regard
Il y a des joueurs dont on se souvient pour leurs records, leurs trophées ou leurs soirées à 50 points. Brandon Clarke ne sera jamais de ceux-là. Son basket était fait de choses plus discrètes. Un écran bien posé. Un cut au bon moment. Une passe simple. Un ballon claqué. Un deuxième saut fulgurant.
En 2019, son profil posait beaucoup de questions. Trop petit pour être un 5. Pas assez de tir pour être un 4. Déjà 22 ans. Une envergure quelconque. Tout un tas de bonnes raisons de regarder ailleurs. Mais Memphis n’aura pas détourné le regard.
Avec le recul, la réponse était peut-être effectivement beaucoup plus simple que la question. Brandon Clarke était très bon au basket. Il l’était à Gonzaga. Il l’a été à Memphis.
Et pendant quelques soirs d’avril 2022 face à Minnesota, au moment où chaque possession comptait un peu plus que les autres, il l’a été suffisamment pour que son coach puisse affirmer que les Grizzlies ne seraient pas passés sans lui.
C’est probablement cette version de Brandon Clarke que j’avais envie de regarder une dernière fois. Pas celle des blessures. Pas celle de ce qui aurait pu être.






