Quatorze mois. C’est le temps qu’aura duré le règne de Mark Walter à la tête des Lakers. Derrière l’annonce de la vente de la franchise californienne, et cette opération à la rentabilité insolente, se cache une question qui agite l’ensemble de la NBA : Pourquoi vendre un actif aussi précieux ?
Un changement de propriétaire inattendu
Seulement 14 mois après avoir annoncé prendre les rênes de la franchise californienne, Mark Walter se sépare déjà des Lakers. Lui qui avait payé 10 milliards de dollars pour acquérir la franchise a réussi à réaliser un bénéfice de 25% en la revendant pour 12,5 milliards de dollars à Josh Kushner et Bob Iger, ancien CEO de Disney. Une opération financière fabuleuse pour l’intéressé, mais pour le moins surprenante dans l’écosystème NBA. Mark Walter peut ainsi se vanter d’être impliqué dans les deux plus grandes opérations financières de l’histoire du sport américain.
Une situation d’autant plus unique que la NBA n’est habituellement pas fan des changements de propriétaires, privilégiant plutôt la continuité dans la gouvernance de ces équipes. L’ancien mandat le plus court à la tête d’une franchise était détenu par Ted Stepien, celui-ci n’étant resté que trois ans à Cleveland avant de céder la franchise après plus de 15 millions de pertes et une ingérence sportive ayant hypothéqué le futur de l’équipe et obligeant la Grande Ligue à créer la Stepien Rule.
La news n’a pas manqué de faire réagir au sein du microcosme NBA. L’agent d’un joueur des Lakers a déclaré que « L’info nous a tous choqués », tandis qu’un dirigeant de la conférence Est expliquait à ESPN qu’habituellement on ne fait pas de l’achat-revente de cette manière. Ce dernier a exposé sa pensée en expliquant que « Il y a manifestement d’autres facteurs à l’origine de cette décision, au-delà du simple fait que quelqu’un se soit présenté pour débourser 12,5 milliards de dollars. Ces facteurs doivent être sans aucun rapport avec le basket-ball ».
D’autant plus que Kushner et Iger s’étaient positionnés sur l’acquisition de la franchise à Las Vegas dans le cadre de l’expansion NBA à venir. Mais au vu du temps avant que la franchise ne voie le jour, les deux hommes d’affaires ont préféré se positionner sur une équipe déjà existante avec une marque mondialement établie.
Bien évidemment le deal doit encore être approuvé par la ligue et les autres propriétaires (au moins 23 des 30 doivent donner leur accord), mais nul doute que le process ira au bout.
Pourquoi Mark Walter se sépare-t-il des Los Angeles Lakers ?
L’explication la plus sobre et aussi la plus évidente serait que Mark Walter ait tout simplement accepté une offre impossible à refuser. L’appât du gain et le rendement que représente cet investissement auraient ainsi poussé l’homme d’affaires de 66 ans à se séparer de cet actif. D’autant plus que les négociations avec Kushner et Iger sont allées très vite, l’accord ayant été conclu en seulement trois jours suite à cette offre agressive.
Un rythme qui reste tout de même suspect pour de nombreux observateurs, tant dans l’exécution que dans le timing.
En effet, Bloomberg révélait il y a quelques semaines qu’une enquête visait Guggenheim Partners, la société d’investissement cofondée par Walter, suite à des manipulations comptables. Le FBI ayant déjà saisi son ordinateur et son téléphone dès septembre 2025 par rapport à cela. Plus précisément, le cœur du problème résiderait sur près de 21 milliards de dollars de prêts accordés à des sociétés de Walter.
Ces prêts se seraient alors retrouvés dans les comptes de ses compagnies d’assurances (Delaware Life Insurance Co. et Clear Spring Life) après avoir transité par une entité tierce. Or cela est interdit dans ce secteur, où les fonds doivent rester disponibles afin de couvrir les demandes des assurés en cas de besoin. Les procureurs fédéraux chercheraient ainsi à déterminer si Walter a omis de déclarer ses positions de crédit privé, qui représenteraient par exemple 42% du portefeuille de Delaware Life.
Selon Joe Pompliano, analyste financier dans le monde du sport, Walter aurait été en pourparlers avec plusieurs investisseurs pour lever des fonds afin de rembourser les prêts en question. Ainsi, la vente des Lakers permettrait de récupérer des liquidités qui seraient utilisées pour essuyer la dette en question.
Tout cela s’inscrit dans la manière dont Mark Walter mène ses affaires. Ce dernier cultive depuis le début de sa carrière une image de « milliardaire timide », au point que ses camarades de lycée ignoraient ce qu’il était devenu. Il a surtout construit sa fortune en s’associant à des héritiers de la famille Guggenheim à la fin des années 1990. Il s’agit d’une famille étant devenue immensément riche au cours du XXᵉ siècle grâce à l’exploitation minière et la fonte des métaux, dont Solomon Guggenheim est devenu un célèbre collectionneur d’art, à l’origine du musée Guggenheim à New York.
Mark Walter a par la suite réussi à développer un empire sportif spectaculaire, que ce soit en investissant dans le football (Chelsea et Strasbourg), la WNBA (Sparks de Los Angeles), la Formule 1 (Cadillac), la ligue féminine de hockey PWHL (dont le trophée porte son nom), et bien évidemment en MLB avec les Dodgers de Los Angeles. D’ailleurs, en acquérant les Dodgers en 2012 (pour 2,15 milliards de dollars, un record à l’époque), le journaliste Andrew Ross Sorkin s’interrogeait déjà sur l’origine des fonds, à savoir utiliser de l’argent d’assurance normalement destiné à des placements sûrs pour acquérir une franchise de baseball.

Qui sont Joshua Kushner et Bob Iger ?
Du haut de ses 75 ans, Bob Iger est loin d’être une inconnue pour la ligue, bien au contraire même. Après avoir débuté chez ABC dans les années 70, il devient président de Disney en 2000, avant de devenir le directeur général à partir d’octobre 2005. À sa tête, les acquisitions marquantes, telles que Pixar en 2006 (7,4 milliards de dollars), Marvel Entertainment en 2009 (4 milliards) ou encore Lucasfilm en 2012 (4 milliards).
Au-delà de son CV, Bob Iger entretient des liens très proches avec Adam Silver, qu’il a rencontré au milieu des années 1990 lorsque ce dernier dirigeait NBA Entertainment. C’est d’ailleurs à cette époque qu’Iger rencontre sa future épouse, Willow Bay, présentatrice de l’émission « NBA Inside Stuff ». Les deux hommes sont très proches, au point qu’un dirigeant expliquait « Ils ne sont pas seulement proches sur le plan professionnel. Ils sont aussi assez proches pour partir en vacances ensemble ».
Ils ont bien évidemment travaillé à de nombreuses reprises ensemble, que ce soit pour la négociation des droits télé avec ESPN (détenu par Disney), mais surtout pour l’organisation de la Bulle à Disney en Floride en pleine pandémie du Covid-19. On rappelle également qu’Adam Silver était un moment dans les rumeurs pour prendre la suite d’Iger à la tête de Disney en 2023.
Mais le choix d’Iger de prendre la tête peut surprendre compte tenu du fait que ce soit un fervent supporter des Los Angeles Clippers. Aperçu régulièrement en courtside des rencontres de l’autre franchise de LA, il avait par exemple déclaré en 2021 dans le podcast de JJ Redick, coach actuel des Lakers, que « Je ne pouvais pas soutenir les Lakers très facilement ; ce n’était tout simplement pas dans mon ADN » puisqu’il est un New-Yorkais d’origine.

Les premiers contacts de Bob Iger avec Joshua Kushner remontent à la fin de l’année 2021, à la période où il quitte ses fonctions à Disney. Ce dernier lui propose alors de rejoindre Thrive Capital, chose qu’il fera en septembre 2022 avant de revenir à la tête de Disney seulement deux mois plus tard.
Pourtant, même après son retour à Disney, Iger est resté en contact avec Kushner : il permettait d’ouvrir les portes du monde des affaires au sens large à Kushner tandis que ce dernier initiait Iger à l’univers de la tech. À la fin de son second mandat à Disney en avril 2026, Iger retourne chez Thrive dans l’optique d’acquérir la future franchise à Las Vegas.
Le profil de Joshua Kushner est quant à lui bien différent. Frère cadet de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, il a fondé en 2009 la société Thrive Capital. Elle est devenue l’une des plus influentes dans le secteur technologique en investissant très tôt dans plusieurs entreprises ayant explosé, telles qu’Instagram, Spotify ou encore OpenAI. Le développement de la société est tel qu’elle gère aujourd’hui environ 50 milliards de dollars d’actifs.
Mais si ce nom ne vous semble pas inconnu, c’est précisément parce qu’il est revenu dans l’actualité les semaines précédant le rachat des Lakers.
Thrive Eternal avait en effet été désigné comme investisseur principal du projet porté par le président de la FIFA Gianni Infantino, visant à céder 20% des activités commerciales à des investisseurs privés dans le cadre d’une opération valorisée à 4,2 milliards de dollars. Le lien de Kushner avec la Maison Blanche a immédiatement nourri la polémique en raison des liens d’Infantino avec Donald Trump, surtout après la coupe du monde de football 2026 aux États-Unis qui s’est achevée il y a quelques semaines seulement.
Voyant cela d’un mauvais œil, en raison de la vente des valeurs sportives de la coupe du monde contre de l’argent et la potentielle prise de pouvoir des États-Unis au sein de la FIFA, l’UEFA, la CONCACAF et la confédération asiatique se sont unis pour annoncer un boycott si ce projet allait au bout, forçant ainsi Infantino à abandonner ce projet.
Un épisode qui permet de mieux comprendre l’offre agressive de Kushner afin de précipiter son entrée dans le capital des Lakers. Interrogé par CNN, Mark Conrad, professeur de droit et d’éthique à la Gabelli School of Business de l’université Fordham, explique que ce rachat « Constitue un moyen de tourner rapidement la page de la controverse avec la FIFA et de repartir sur de nouvelles bases dans le secteur du sport ».
D’autant plus que Kushner est un ancien propriétaire minoritaire des Memphis Grizzlies, dont il détenait 2,5% des parts en 2019 avant de les céder pour acquérir 5% des parts du Miami Heat en 2024. Mais afin de pouvoir acquérir définitivement les Lakers, Kushner devrait vendre ses parts dans la franchise floridienne. L’argent récupéré servira alors à financer l’acquisition de la franchise californienne.

Comment ce changement de propriétaire va-t-il impacter le projet des Los Angeles Lakers ?
L’arrivée de Mark Walter devait bouleverser la structure de la franchise, en calquant le modèle des Lakers sur celui des Dodgers, quintuple finaliste et double champion des World Series depuis 2020. Un modèle reposant sur des investissements massifs et invisibles, notamment concernant la santé des joueurs, le scouting ou encore les analytics. Une vision différente de l’ère Buss qui était plutôt décrite comme une gestion « à taille humaine » de la franchise.
Cette transformation avait d’ailleurs déjà commencé, que ce soit avec l’aide de plusieurs dirigeants des Dodgers dans ce processus de restructuration, le recrutement de Rohan Ramadas en tant qu’assistant GM (ancien VP des opérations basket à la Nouvelle-Orléans) ou la nomination de Lon Rosen en tant que dirigeant des opérations basket (ancien VP des Dodgers). Une grande partie des membres du scouting avait également été licenciée, dont Jesse Buss et Sean Buss, alors même que les Lakers sont l’une des meilleures franchises à la draft ces dernières saisons.
Même s’il avait acquis la franchise, Mark Walter ne détenait pas le titre de gouverneur de la franchise, celui-ci appartenant toujours à Jeannie Buss au moins jusqu’en 2030 afin de garantir une transition en douceur et préserver une forme de continuité. Iger a d’ailleurs confirmé au California Post qu’ils avaient « toute l’intention d’honorer l’accord passé entre Mark (Walter) et Jeannie (Buss) », tout en précisant néanmoins que « Si les choses changent, elles changeront ».
Un choix qui rassure quant au maintien à court terme de Rob Pelinka, GM de la franchise depuis 2017 et récemment prolongé. Un agent ayant un client dans le roster des Lakers expliquait que « Tant que Jeanie (Buss) est bien placée, je pense que Rob (Pelinka) l’est aussi ». Une vision qui diffère de celle d’un autre agent qui expliquait « « Je suis curieux de voir comment ça va se passer au cours des six prochains mois […] Il faut partir du principe que Rob a six mois pour voir comment la saison évolue ».
En effet, les Lakers arrivent à un tournant de leur histoire. Suite au départ de LeBron James, c’est bien autour de Luka Doncic que tout le projet se construit. L’intersaison tend d’ailleurs à confirmer cela avec la prolongation d’Austin Reaves et l’acquisition de Walker Kessler pour former un big three autour duquel plusieurs role players se sont greffés (Quentin Grimes, Sandro Mamukelashvili, Collin Sexton).
Plusieurs sources proches du dossier évoquent d’ailleurs une possible arrivée de Chris Paul dans l’organigramme de la franchise. Ce dernier est proche de Bob Iger depuis ses années aux Clippers et avait participé activement aux discussions autour de l’organisation de la bulle à Orlando en 2020 dans le cadre de son rôle de président du syndicat des joueurs. Un joli pied de nez du sort par rapport à sa signature avortée à Los Angeles en 2011 suite au veto imposé par David Stern.
Ce changement de propriétaire illustre la prise de pouvoir des fonds d’investissement et des géants de la tech dans le monde du sport. Les Lakers restent Los Angeles, mais la franchise s’apprête à rentrer dans une nouvelle ère, où l’influence d’Hollywood pourrait progressivement céder sa place à celle de Wall Street et de la Silicon Valley.





