A Boston Supernova.
À 36 ans, Paul George n’est plus celui qu’il était. Mais ce qu’il lui reste pourrait offrir à Joe Mazzulla exactement ce qu’il aime : des options.
Commençons par l’éléphant dans la pièce : Paul George a 36 ans. Ces deux dernières saisons, son corps le lui a rappelé sans relâche. Les matchs manqués se sont accumulés, sa production offensive a diminué, et son arrivée à Boston ne s’accompagne certainement plus de l’excitation qu’aurait suscitée le même mouvement quelques années plus tôt.
Posons donc une condition avant d’aller plus loin : tout ce qui suit suppose que Paul George est en état de jouer. Ce n’est pas éluder le problème, sa disponibilité sera sans doute la plus grande inconnue de sa saison, mais imaginer son rôle tout en spéculant sur le nombre de matchs qu’il disputera reviendrait à vouloir isoler une variable alors que l’autre bouge encore.
Alors, accordons-nous quelques lignes en supposant Paul George disponible. Qu’est-ce que Boston peut encore faire de lui ?
Une histoire de gravité ?
Avant de chercher la place que Joe Mazzulla pourrait lui trouver sur le terrain, encore faut-il comprendre comment Paul George s’est retrouvé à Boston.
Quelques semaines plus tôt, Brad Stevens avait tenté un trade incluant Jaylen Brown contre Giannis Antetokounmpo. L’opération n’aboutira finalement pas, mais elle laissera derrière elle une brèche difficile à ignorer : Brown comprend qu’il n’est pas une pièce centrale dans les plans de son General Manager.
Boston continue alors d’explorer le marché. Et si l’on ignore évidemment tout des discussions qui ont pu avoir lieu en coulisses, aucune offre rendue publique ne semble avoir davantage convaincu Brad Stevens que celle de Philadelphie : Paul George, deux premiers tours et deux seconds tours de Draft.
La nuance compte. Boston n’est probablement pas parti à la recherche de Paul George, Paul George est devenu une opportunité.
Une opportunité imparfaite, évidemment. À 36 ans, son historique récent de blessures inquiète. Son contrat reste colossal et son salaire ne transforme certainement pas l’opération en miracle financier à court terme. Mais son engagement est plus court, Boston récupère du capital draft, et gagne cette fameuse optionality si chère à Brad Stevens.
Voilà pour la logique, supposée, du Front Office. Reste celle du terrain.
Car derrière le contrat, les blessures et la réputation désormais attachée à son nom, se trouve encore un joueur capable d’apporter des choses que peu de profils réunissent à la fois. Et c’est peut-être là que le premier choix de Stevens devient intéressant.
Giannis et le Paul George actuel pourraient difficilement être plus différents offensivement. Avec Antetokounmpo, Boston aurait récupéré l’une des plus grandes sources de pression au cercle de la NBA; un joueur capable d’y attirer plusieurs défenseurs à lui seul et de déformer une défense par la simple menace de ses drives comme un astre massif attirant vers lui chaque objet dans un périmètre donné.
George fait presque l’inverse. La saison dernière, seulement 15 % de ses tirs ont été pris au cercle, soit le 15e percentile parmi les wings selon Cleaning the Glass. Et lorsqu’il y arrivait, il n’en convertissait que 55 %, 9e percentile. Le constat est brutal : Paul George ne met pratiquement plus les pieds sous le cercle.
Mais Brad Stevens n’a peut-être pas abandonné le problème. Il l’a déplacé. Remplacer la gravité par la gravité (élémentaire, mon cher Albert).
Paul George a encore converti 39 % de ses tirs à trois points la saison dernière. Il reste dangereux sur réception, dans les corners, above the break et après dribble. Son défenseur ne peut donc pas se permettre de l’abandonner pour venir surcharger tranquillement la peinture.

Là où Giannis aurait créé de l’espace en attirant toute la défense vers le cercle, Paul George pourrait en créer en empêchant une partie de cette défense de s’y rendre. Deux forces gravitationnelles s’exerçant en deux points distincts.
Ce n’est évidemment pas la même chose, et cela déplace une partie de la responsabilité sur les épaules d’un autre joueur. Quelqu’un doit désormais profiter de cet espace et transformer cette géométrie plus favorable en véritable pression au cercle.
Heureusement pour Boston, ce joueur existe déjà : Jayson Tatum.
Et c’est peut-être par là qu’il faut commencer pour imaginer le rôle de Paul George chez les Celtics.
Tatum, l’élu !
L’arrivée de Paul George ne fera probablement rien pour corriger directement l’une des particularités les plus marquées de l’attaque de Boston la saison dernière : les Celtics mettent peu de pression sur le cercle.
Leur Free Throw Rate en est l’une des conséquences les plus visibles. Avec un FT Rate de 16,8, Boston terminait 29e NBA dans cette catégorie selon Cleaning the Glass. Difficile de provoquer beaucoup de lancers lorsque l’on passe autant de temps loin de la peinture.
Et Paul George n’est certainement pas le joueur qui, à lui seul, inversera cette tendance. On vient de le voir : seulement 15 % de ses tirs sont désormais pris au cercle. Lui demander de remplacer la pression qui manque à Boston reviendrait donc à demander au joueur de 36 ans de reconstruire précisément la partie de son jeu que le temps a le plus abîmée.
Ce serait probablement utiliser Paul George à l’envers. Son intérêt se trouve davantage dans ce qu’il peut provoquer sans ballon.
À côté de Jayson Tatum, sa simple présence pourrait déjà avoir de la valeur. George convertissait 41,7 % de ses trois points en catch-and-shoot la saison dernière, sur 4,5 tentatives par match. Une menace suffisamment importante pour contraindre son défenseur à rester connecté à lui et limiter les aides envoyées vers la peinture.
L’association avec Payton Pritchard pourrait encore accentuer le phénomène. Entourer Tatum de deux shooteurs de ce calibre revient à étirer horizontalement une défense que le numéro 0 des Celtics cherchera, lui, à attaquer frontalement. Chaque pas effectué vers la peinture devient alors un dilemme : fermer une ligne de drive à Tatum, c’est potentiellement en ouvrir une derrière l’arc.
La pression au cercle ne viendrait donc pas de Paul George. Elle viendrait de Tatum, grâce, en partie, à l’espace que George contribue à créer.
Mais réduire le rôle de Paul George à celui d’un simple aimant planté derrière la ligne serait passer à côté de ce qui rend justement son profil intéressant. La gravité n’a de valeur que si elle peut être punie lorsque la défense décide, malgré tout, de s’en éloigner.
Et Paul George sait encore le faire.
Car lorsque la défense choisit d’aider sur Tatum et de revenir ensuite vers lui, Boston ne retrouve pas simplement un shooteur à la réception du ballon. Il récupère un joueur capable de prolonger l’avantage créé ailleurs.
Prolonger l’avantage
Créer un avantage et savoir quoi en faire sont deux compétences différentes. Et à ce stade de sa carrière, c’est probablement dans la seconde que Paul George conserve le plus de valeur.
Son déclin athlétique rend plus difficile la création de la première brèche : son premier pas ne génère plus la même séparation, et ses chiffres au cercle, évoqués plus haut, en montrent assez clairement les conséquences. Mais face à une défense déjà déplacée, les exigences ne sont plus les mêmes.
Un closeout trop prudent laisse vivre son tir, un closeout plus agressif lui permet encore de mettre la balle au sol. Et lorsque cette attaque force une nouvelle rotation, Paul George possède suffisamment de lecture pour trouver le joueur qu’elle vient de libérer.
Les chiffres soutiennent plutôt bien cette idée. Son AST% de 17,5 % le situait encore au 85e percentile parmi les wings selon Cleaning the Glass, tandis que NBA RAPM lui attribuait 5,7 passes décisives et 10,2 potential assists pour 100 possessions, ainsi que 2,7 Rim Assists pour 100 possessions ; cette dernière valeur le plaçant au 82e percentile.
Aucune de ces statistiques ne fait de Paul George un créateur primaire, et elles n’ont d’ailleurs pas vocation à le faire. Elles décrivent plutôt un joueur capable de prendre une défense déjà déséquilibrée et de continuer à la faire bouger, une nuance qui pourrait être essentielle dans la redistribution des responsabilités offensives de Boston.
Le départ de Jaylen Brown laisse évidemment derrière lui un volume de création important, mais rien n’oblige les Celtics à le transférer intégralement vers Paul George. Jayson Tatum et Payton Pritchard doivent absorber davantage de responsabilités primaires, pendant que George occupe ce rôle intermédiaire : suffisamment dangereux sans ballon pour participer à la création d’un avantage, et suffisamment complet, ballon en main, pour l’exploiter une fois celui-ci apparu.
Son usage raconte d’ailleurs déjà une partie de cette transformation. Après avoir culminé à 35,5 % en 2021-22, il n’était plus que de 23,7 % la saison dernière. Une chute qui, prise dans l’absolu, ressemble à un déclin sévère. Mais comme le veut la théorie de la relativité, tout dépend du référentiel : ce chiffre plaçait encore Paul George au 91e percentile des wings selon Cleaning the Glass.

C’est précisément ce qui rend son profil singulier : Paul George a appris à avoir moins besoin du ballon sans devenir inoffensif lorsqu’on le lui rend.
À Boston, cette évolution pourrait devenir une force plutôt qu’un simple symptôme du vieillissement. Il n’aurait plus besoin d’être systématiquement à l’origine de la possession pour peser sur elle, et Mazzulla disposerait toujours d’un joueur capable de reprendre ponctuellement la création lorsque le contexte le réclame ; car toutes les possessions ne se déroulent pas comme prévu, et toutes les défenses n’acceptent pas de laisser Tatum choisir tranquillement son matchup.
Le jeu des mismatchs
C’est probablement ici que l’arrivée de Paul George devient particulièrement intéressante pour Joe Mazzulla.
Boston a depuis longtemps intégré la recherche du mismatch à son fonctionnement offensif. Les écrans ne servent pas uniquement à créer immédiatement une ouverture vers le cercle : ils permettent aussi de manipuler les matchups, d’impliquer un défenseur précis et, parfois, de passer une bonne partie de la possession à obtenir exactement celui que l’attaque voulait. Paul George ajoute une nouvelle variable à ce jeu.
Sa capacité à évoluer avec ou sans ballon permet d’abord de l’utiliser des deux côtés de l’écran : Il peut évidemment exploiter lui-même un switch favorable, mais également servir de screener pour Tatum ou Pritchard. Un ghost screen de Paul George pose notamment un dilemme assez évident : switcher peut offrir le matchup recherché, tandis qu’une hésitation laisse simultanément de l’espace au porteur et un shooteur à près de 40 % qui s’écarte derrière la ligne.
Et si le switch arrive, le Paul George vieillissant possède encore un outil particulièrement adapté à ce type de situation : le midrange.
La saison dernière, 20 % de ses tirs provenaient des longs deux, une fréquence située au 97e percentile des wings selon Cleaning the Glass, pour 45 % de réussite dans le 69e percentile. Dans l’absolu, voir un joueur consacrer un tir sur cinq à cette zone du terrain ne ressemble pas nécessairement au régime offensif rêvé d’une équipe construite autour du cercle et du trois points. Mais le contexte change la valeur du tir.
Face à un petit défenseur obtenu après un switch, Paul George n’a pas nécessairement besoin de retrouver le premier pas de ses meilleures années pour aller terminer au cercle : sa taille et son point de relâchement lui permettent encore de shooter au-dessus. Face à un intérieur, son handle et son sidestep peuvent créer la séparation nécessaire. Et si la défense refuse finalement le matchup en envoyant une deuxième prise, on retrouve immédiatement le playmaking secondaire évoqué plus haut.
C’est ici qu’il faut distinguer la capacité à prendre un tir difficile de la nécessité de le prendre.
Boston n’a aucun intérêt à transformer Paul George en consommateur permanent de longs deux, à quinze secondes de la fin de possession. Mais Mazzulla peut choisir les situations dans lesquelles ce shotmaking devient rentable : un mismatch volontairement créé, une défense qui refuse de céder autre chose, ou simplement une possession arrivée au bout de ses différentes lectures.
Dans ces situations, l’isolation de Paul George n’est plus nécessairement l’échec du système. Elle peut en être le résultat recherché.
La lentille gravitationnelle
Il serait tentant de chercher en Paul George le défenseur qui terminait troisième au DPOY en 2019. Ce joueur n’existe plus, et Boston n’en a probablement pas besoin.
À 36 ans, Paul George n’a plus vocation à poursuivre le meilleur extérieur adverse pendant quarante minutes. Ses jambes ne lui offrent plus la même marge d’erreur, et certaines missions qu’il pouvait absorber autrefois coûteraient probablement beaucoup trop cher aujourd’hui.
Cependant la défense ne se résume pas à rester devant son homme. Et c’est peut-être loin du ballon que le vieillissement de Paul George se fait le moins sentir.
La saison dernière, son STL% atteignait encore 2,3 %, soit le 89e percentile parmi les wings selon Cleaning the Glass. Il continue d’utiliser ses bras, surtout son anticipation, pour couper les lignes de passe, venir gratter un ballon lorsque l’occasion se présente, ou simplement se trouver au bon endroit lorsqu’une attaque commence à se déplacer.
Cette activité pourrait faire penser à un défenseur qui « gamble », quitte son joueur et accepte de prendre des risques pour aller chercher des interceptions. Pourtant, cette agressivité ne se traduit pas par un volume de fautes plus élevé : Paul George affichait parallèlement un FOUL% de seulement 2,9 %, 71e percentile parmi les wings. Ses mains restent actives sans que ses risques ne se paient systématiquement au marqueur des fautes, et Paul George continue de créer des possessions défensives sans en payer constamment le prix.
Le chiffre devient encore plus intéressant lorsqu’on le replace dans le contexte de sa future équipe. Boston possédait déjà la 5e meilleure défense de NBA (points concédés pour 100 possessions jouées) selon Cleaning the Glass : les Celtics terminaient 4e en eFG% adverse, 6e au rebond défensif et 4e pour limiter le Free Throw Rate adverse. Mais seulement 23e en taux de turnovers provoqués.

Paul George n’arrive donc pas pour réparer une mauvaise défense. Il pourrait plutôt lui apporter quelque chose qu’elle produisait relativement peu : des possessions gagnées directement par l’interception.
Son Game 6 face à Boston la saison dernière offre d’ailleurs un joli condensé de ce qui subsiste du défenseur. On l’y voit provoquer des pertes de balle en anticipant loin du ballon, quitter son joueur pour venir contester un tir en second rideau, puis, quelques possessions plus tard, encore tenir Jayson Tatum en isolation : trois responsabilités différentes qui racontent peut-être mieux son niveau actuel que n’importe quelle réputation héritée de ses années à Indiana ou Oklahoma City.
Paul George n’est plus un « stopper » auquel on demande de contenir systématiquement le meilleur attaquant adverse. Il reste un défenseur capable d’intervenir à plusieurs endroits d’une même structure. Et cette capacité à intervenir ne s’arrête pas lorsque le tir part.
Paul George affichait encore un fgDRB% de 14,0 %, une valeur située au 83e percentile des wings selon Cleaning the Glass. Là encore, Boston n’a pas besoin de lui pour réparer quoi que ce soit, les Celtics étaient déjà 6e NBA au rebond défensif, mais c’est précisément l’intérêt : une rotation défensive ne se termine pas au contest, elle se termine lorsque quelqu’un récupère le ballon. Pour un joueur amené à quitter régulièrement son homme afin d’intervenir en aide, être ensuite capable de participer à la clôture de la possession n’est pas anodin. Et Paul George possède encore la taille, les bras et surtout la lecture nécessaire pour le faire.
Tout cela nous ramène finalement à Joe Mazzulla.
La valeur de Paul George ne réside peut-être plus dans sa capacité à dominer une mission défensive précise pendant toute une soirée. Elle se trouve dans le nombre de missions qu’il peut encore remplir : défendre sur le porteur par séquences, naviguer loin du ballon, intervenir en second rideau, créer un turnover, changer sur plusieurs profils, puis terminer la possession au rebond.
Il n’est plus nécessairement la pièce autour de laquelle construire une défense. Il est, à son échelle, une lentille gravitationnelle, suffisante pour dévier la trajectoire de tout ce qui passe à proximité.

Le luxe des options
Reste la question posée au tout début.
Paul George n’est plus une certitude. Son corps a rappelé, saison après saison, qu’il ne pouvait plus être la réponse à un seul problème précis. Mais c’est peut-être justement là que se trouve sa valeur pour Boston : il n’a pas besoin de résoudre un problème unique pour en devenir un, une fois sur le terrain.
Offensivement, le déclin est réel. Le volume a baissé, l’usage aussi, et personne ne devrait attendre de lui qu’il recrée à lui seul la pression qui manquait à Boston. Mais loin du ballon, il reste précisément le genre de menace qui force une défense à faire des choix qu’elle préférerait éviter.
Défensivement, en revanche, rien n’oblige à autant de prudence. Paul George reste un défenseur exceptionnel hors ballon : l’anticipation, les mains actives, la lecture des rotations n’ont pas suivi le même déclin que ses jambes. C’est peut-être même la partie de son jeu la plus intacte, celle sur laquelle Boston peut compter sans avoir à faire de pari.
C’est précisément ce qui devrait plaire à Joe Mazzulla en premier lieu : pas un joueur capable de tout faire comme avant, mais un joueur qui reste déterminant sur suffisamment de choses différentes.
Paul George a 36 ans, et il ne sera peut-être pas toujours disponible pour le prouver.
Mais lorsqu’il l’est, Boston n’obtient pas simplement un joueur.
Il obtient des options.






