Les Minnesota Timberwolves viennent d’être éliminés des playoffs. Une défaite deux matchs à quatre au goût amer, tant les blessures ont freiné ce groupe en saison régulière comme en play-offs (Anthony Edwards était diminué, et Donte DiVincenzo a souffert d’une rupture du tendon d’Achille droit). Malgré la frustration, un enseignement s’impose : depuis 2023, Minnesota est une place forte de l’Ouest, signe d’un projet abouti. Mais, en faisant l’état des lieux, la franchise de Minneapolis laisse derrière elle quelques beaux échecs, et ce depuis un peu plus de dix ans. Parmi eux, un ailier prometteur et polyvalent : Jarrett Culver.
Jarrett Culver : le prospect sûr.
Natif de Lubbock, Culver est un pur produit texan, scolarisé au lycée Coronado, avant de s’engager en 2016 à l’université Texas Tech. Côté balle orange, il n’est pas encore un joueur très remarqué : il n’est qu’une recrue trois étoiles dans une cuvée où Marvin Bagley, Michael Porter Jr. ou encore DeAndre Ayton sont les visages de la génération 2017 de lycéens.

Sous la houlette du coach Chris Beard, Culver s’impose rapidement comme l’un des visages du basket universitaire américain. Lors de sa saison sophomore, en 2018-2019, il tourne à 18,5 points, 6,4 rebonds et 3,7 passes par match, ce qui lui vaut le titre de Big 12 Player of the Year. C’est d’ailleurs cette année-là qu’il emmène les Red Raiders jusqu’en finale NCAA, pour la première fois de l’histoire du programme.
En cours de route, il plante 29 points contre Northern Kentucky, 22 contre Michigan et 19 pour éliminer le numéro un national, Gonzaga, en quarts de finale. Texas Tech s’incline ensuite en finale face à Virginia, portée par De’ Andre Hunter (4ème choix de la draft 2019 et aujourd’hui joueur des Kings), Ty Jerome (24ème choix de la draft 2019 et aujourd’hui joueur des Grizzlies), ainsi que Jay Huff, Kyle Guy, Mamadi Diakité ou Braxton Key, tous passés par la grande ligue. Malgré la défaite en prolongation, Jarret Culver sort du tournoi accompagné d’un statut de prospect de premier plan.
Ce qui fait de Culver un prospect dit “safe”, c’est ce mélange de maturité et de polyvalence : un joueur capable de contribuer sans avoir besoin d’un volume de tirs démesuré, à condition que son tir se stabilise. Car oui, s’il devient une menace à trois points, sur catch and shoot comme en sortie de dribble, une grande partie de son plafond s’ouvre.
Sur le reste, la base est déjà là : création sur pick’n roll (avec un taux de balles perdues qui ne s’envole pas malgré davantage de responsabilités), jeu sans ballon, transition. Il n’a pas un premier pas élite, mais il sait souvent choisir le bon timing et le bon angle pour attaquer son vis-à-vis. Le problème, c’est que son manque de vitesse limite fortement sa capacité à créer la séparation, et face aux défenseurs les plus forts (comme en finale NCAA contre De’Andre Hunter), ses limites ressortent.
En revanche, défensivement, le profil intrigue : vitesse latérale, mains actives, volonté, QI, et cette capacité à “jouer plus grand” grâce à l’anticipation. Mesuré autour de 2m au Combine, avec une envergure correcte mais sans plus, il n’a pas le gabarit du stoppeur idéal, mais sa discipline et son éthique de travail font partie des signaux très positifs.
À l’approche de la Draft 2019, l’équation est donc assez claire : Culver a beaucoup de “bon” dans son jeu, mais il lui manque une création de tir répétable, et surtout un tir fiable pour exister dans une NBA qui punit de plus en plus les guards non-shooteurs. Les scouts le décrivent comme un compétiteur prouvé, capable d’aider des deux côtés du terrain dès sa saison rookie, au point que certains l’envisagent très haut.

Un mauvais signe avant même d’avoir joué

Le soir de la Draft 2019, les Phoenix Suns sélectionnent Culver en sixième position, avant de l’envoyer immédiatement aux Timberwolves du Minnesota en échange du onzième choix et de Dario Šarić. Ce genre de mouvement, réalisé en quelques heures sans que le joueur n’ait mis un pied dans sa future ville, est rarement de bon augure pour la suite.
Mais surtout, il y a ce qu’on sait maintenant de ce trade : Cameron Johnson, acquis avec le onzième pick dans cet échange, est devenu un joueur NBA solide avec les Suns d’abord puis avec les Nets et aujourd’hui avec les Nuggets. Šarić, lui, gravite encore dans la ligue bien que très limité. Culver, de son côté, connait la trajectoire la plus décevante des trois.
Le problème de fond, c’est que les Timberwolves de 2019 n’ont aucun plan cohérent pour développer un joueur comme Culver. La franchise est dans un entre-deux inconfortable : ni assez mauvaise pour se reconstruire avec la présence d’un Karl Anthony Towns très performant et le contrat max donné à Andrew Wiggins, ni assez bonne pour gagner depuis la perte de Jimmy Buter.

Les saisons précédant le trade de Rudy Gobert (pivot dans la trajectoire de la franchise) sont les plus symptomatiques de cette dérive : draft d’Anthony Edwards sur le poste de Culver, trade pour un D’Angelo Russell en perte de vitesse, blessures à répétition, changement de coach en cours d’année, résultats catastrophiques. De son côté, Culver est ballotté dans tous les sens, sans rôle stable ni philosophie de développement lisible.
La blessure comme tournant brutal
En janvier 2021, Culver subit une grave blessure à la cheville droite. D’abord présentée comme une entorse, elle nécessite finalement une opération chirurgicale en mai 2021, mettant fin à sa saison sophomore après seulement 34 matchs.
C’est ici que la trajectoire de Culver bascule définitivement. Les blessures à la cheville chez un joueur dont le jeu repose sur le changement de rythme et la mobilité latérale ne pardonnent pas et dans son cas, elles ont manifestement laissé des séquelles. À son retour, quelque chose change dans son jeu : l’explosivité, cette capacité à déborder en premier pas ou à défendre agressivement sur le porteur, n’est plus tout à fait là.
En parallèle, l’arrivée d’Anthony Edwards au premier rang de la Draft 2020, combinée à la présence de D’Angelo Russell et Ricky Rubio, avait considérablement encombré un backcourt où Culver n’avait déjà que peu de place pour respirer.
Des stats sans appels
Les chiffres de la carrière NBA de Jarret Culver sont difficiles à défendre pour un sixième choix de Draft. En 144 matchs disputés au total pour Minnesota, Memphis et Atlanta entre 2019 et 2023, il a tourné à 6,5 points, 2,8 rebonds et 1,2 passe en 17,2 minutes par match, le tout en shootant 40,1% au tir et seulement 27,6% à trois points.
Pour mettre ces chiffres en perspective, plongeons dans cette même Draft 2019. Des joueurs comme Coby White, Tyler Herro et Jordan Poole ont été sélectionnés après Culver et ont tous construit des carrières NBA significativement plus solides. Herro est All-Star. Poole est un joueur décisif dans le titre des Warriors en 2022. White est devenu un scoreur fiable pour Chicago. Trois joueurs pris plus bas dans la Draft, qui avaient le profil offensif qui manquait à Culver et que les scouts auraient dû peut-être davantage peser face à son profil.

À l’été 2021, Minnesota l’expédie à Memphis dans le cadre d’un trade pour Patrick Beverley. À Memphis, il enchaîne les allers-retours en G-League, quatre fois en un mois. Les Grizzlies, en plein essor autour de Ja Morant, n’ont pas besoin de lui. Un passage éclair à Atlanta en two-way, et la porte NBA se referme.
Le Japon comme renaissance inattendue
En 24 matchs avec les 89ers cette saison, il affiche 24,6 points, 6,6 rebonds, 3,2 passes et 1,5 interceptions par match, à 48,2% au tir. Il mène la ligue en scoring. Le 3 mars 2026, il inscrit 52 points lors d’une victoire contre Akita soit son record personnel.
Les performances de Jarret Culver méritent d’être contextualisées : la B.League reste très en deçà du niveau NBA, et plusieurs ex-joueurs américains ont connu des résurgences statistiques similaires en Asie sans jamais retrouver leur place dans la grande ligue. Mais il serait injuste de réduire son cas à un simple effet de niveau. Ce qu’il montre au Japon, c’est qu’un joueur avec sa lecture du jeu et son instinct de compétiteur peut toujours peser, avec un rôle clair et une confiance retrouvée. Ce sont précisément ces deux ingrédients qui lui ont manqué à Minneapolis.
A qui la faute ?
Six ans après sa Draft, Jarrett Culver porte l’étiquette de « bust » et elle est méritée au regard de ce qu’un sixième choix est censé apporter à une franchise NBA. Mais son cas illustre quelque chose que l’on oublie souvent dans le débat : l’environnement compte autant que le talent.

Les Timberwolves de cette époque avaient un historique documenté d’échecs dans le développement de leurs jeunes joueurs. Ils ont brûlé, dans des contextes variés mais toujours dysfonctionnels, des talents comme Zach LaVine (transféré trop tôt), Andrew Wiggins (mal guidé), ou encore des picks de deuxième tour qui n’ont jamais eu leur chance. Culver n’est pas une exception, il est le symptôme d’une culture organisationnelle défaillante.
Ce n’est pas une excuse. D’autres joueurs issus de franchises chaotiques ont su s’imposer malgré tout en trouvant une force distinctive, une défense d’élite, un tir à trois points, une lecture du jeu hors norme. Culver, lui, n’a jamais vraiment trouvé ce marqueur identitaire au niveau NBA. Mais on ne saura jamais ce qu’il aurait pu devenir dans un système qui l’aurait pris en charge avec un plan.
Jarrett Culver va donc tenter de poursuivre sa carrière loin de la NBA, en espérant peut-être qu’une équipe revienne un jour le chercher. Du côté des Wolves, la page est depuis longtemps tournée, et désormais autour d’Anthony Edwards, la franchise a enfin trouvé la star qui lui manquait. La leçon de “l’ère Culver” est peut-être simplement celle-ci : même le meilleur prospect ne peut pas compenser seul une décennie d’impréparation institutionnelle.






