Henry Ford (1863-1947) crée la Ford Motor Company en 1903. Son but est de démocratiser l’automobile sur le territoire américain, car elle est une industrie artisanale, produisant seulement des biens pour les élites du pays. Pour cela, il en standardise la production, afin de rendre la construction des voitures plus efficace, et de les concevoir plus rapidement. Une optimisation de la chaîne de production, faisant le succès de la firme étatsunienne à son époque.
En quoi cela peut-il concerner Shai Gilgeous-Alexander, me direz-vous ? Cette saison, celui qui a été nommé MVP a atteint un niveau d’efficacité jamais vu depuis le début de sa carrière, entrant dans un cercle de joueurs très fermé en NBA. Une performance qui s’inspire peut-être d’Henry Ford, au vu de la rentabilité que Shai a réussi à trouver lors de l’exercice 2025-26. N’est-il pas en train de nous donner la solution pour devenir le joueur le plus efficient de la ligue, sans avoir besoin de mesurer 2,13 mètres ? Il convient dès lors d’analyser ce niveau de performance à la lumière de plusieurs angles, nous permettant de comprendre la hauteur à laquelle le natif de l’Ontario s’est élevé.
Un nouveau cap de franchi depuis 2025.
L’année dernière, SGA est nommé MVP pour la première fois. Le Canadien devançait Nikola Jokić, qui faisait pourtant une campagne historique, dans la lignée de sa décennie 2020. On a attribué cette victoire à la fatigue des votants, mais cette saison, Shai Gilgeous-Alexander paraît encore avoir franchi un cap. Peu spectaculaire en apparence, il a significativement élevé son rendement au scoring. Ce progrès représente, pour lui, la voie la plus réaliste pour pouvoir contester le statut, jalousement confisqué par le Serbe, de meilleur joueur de la planète.
Pour analyser cette évolution, vis-à-vis de sa trajectoire de carrière, il semble plus pertinent de privilégier un échantillon statistique à partir de la saison 2022-23. Sa première saison en tant que créateur à gros volume dans une équipe compétitive. Les saisons précédentes étant, de ce fait, moins intéressantes : en 2020-21, Shai n’a seulement joué que 35 petits matchs, et en 2021-22, OKC termine la saison avec l’un des pires bilans de la ligue (24 victoires pour 58 défaites).
Notre première question doit porter sur comment mesurer l’efficacité d’un joueur en NBA ? D’abord, il est possible d’interroger le nombre de points que le joueur génère par tir, à l’aide du PSA (points per shot attempt). Cette statistique, fournie par le site Cleaning the Glass (par exemple), considère et pondère toutes les tentatives de tir du basket-ball : les deux points, les trois points et les lancers francs.

On observe donc une nette augmentation de sa rentabilité comparée à la courbe relativement stable des trois dernières années. Une tendance se confirmant lorsque l’on replace les chiffres de Shai Gilgeous-Alexander à l’échelle de la ligue, grâce au TS+. C’est une statistique qui se fonde sur le True Shooting percentage (TS%), qui prend en compte chaque type de tir afin de refléter l’efficacité réelle d’un joueur. Elle se calcule selon la formule suivante : TS% = PTS / 2 ( FGA + (0,44 * FTA) ).
Quand on aborde les pourcentages au tir, il faut bien comprendre que le Field Goal percentage (FG%) mesure l’adresse d’un joueur ( par exemple “notre joueur met un panier sur trois”). Avec cela, on ne rend pas compte de l’efficacité de celui-ci, elle se comprend, on l’a dit, plutôt par le nombre de points qu’il rapporte sur le nombre de tirs qu’il prend. Dans cette optique, les volumes prennent une réelle importance. Enfin, le TS+ (True Shooting plus) repose sur ce calcul : TS% du joueur – TS% de la ligue / TS% de la ligue = le différentiel par rapport à la moyenne NBA. On pose alors cette moyenne à 100, et l’écart est ensuite ajouté ou soustrait pour obtenir notre indicateur.

En 2026, SGA affiche, en effet, une efficacité supérieure de 14 points à la moyenne en NBA, atteignant un nouveau palier symbolique, celui des joueurs ultra efficaces. Les saisons à 114 TS+ restent extrêmement rares dans l’histoire. Plus impressionnant encore, Shai réalise cela avec un rôle offensif parmi les plus exigeants de la ligue, culminant à 36% d’usage (98ème centile à son poste). De plus, cette production se base largement sur son auto-création : seulement 20% de ses tirs sont assistés (100ème centile), une dynamique accentuée par son profil d’arrière.
Reculer pour mieux driver !
Il importe maintenant d’entrer dans le détail concernant la manière dont SGA score, et donc, de comment il parvient à atteindre ce fameux niveau d’efficacité. Le joueur du Thunder s’appuie sur deux armes typiques chez les stars offensives en NBA : le drive et le pull-up. De fait, s’il fallait expliquer ce qu’est le drive, il faudrait le décrire comme un mouvement, en dribble, vers le cercle, généralement conclu par un tir intérieur, stressant et contractant les défenses autour de l’attaquant.

Ce tableau met, donc, en évidence la diminution progressive du volume de drives chez Shai. Il faut bien se rendre compte qu’avant cette saison, le Canadien était le leader incontesté de la catégorie, seul Luka Dončić arrivait à, quelque peu, titiller sa domination. Désormais, il se situe dans un trio de tête, en compagnie de joueurs comme Deni Avdija ou Jaylen Brown. Ce déclin a pour conséquence directe la baisse de sa fréquence de tirs pris au cercle, pourtant, une source de points à très très très haut rendement (environ 60 ~ 70 ~ 75 FG%, soit au moins 1,20 point par tir).

Concernant l’exercice 2026, on ne remarque aucun changement significatif, la rupture remontant dès la saison 2023-24. Comment peut-on expliquer une telle chute, parallèlement à ce volume de drives qui ne faiblit pas avant la campagne 2025-26 ? Dans cette situation, avant d’essayer d’en comprendre les causes profondes, il est, d’abord, peut-être plus pertinent de s’intéresser à la fréquence de tir intérieur (cercle + short mi-distance) de SGA. Elle pourrait offrir un éclairage utile pour mieux comprendre la composition des tirs en fin de drive chez le meneur d’OKC.

Shai Gilgeous-Alexander enregistre donc son plus faible volume de tirs intérieurs depuis 2023, la répercussion logique de la baisse de densité de son drive. Toutefois, dans un souci de rigueur méthodologique, il faut aussi préciser qu’une partie de ces tirs intérieurs ne proviennent pas du drive. À titre d’exemple, Shai est assisté sur 21% de ses tirs mis au cercle, une donnée à ne pas négliger.
En outre, cette régression s’explique principalement par deux facteurs, l’un se comprenant d’un point de vue “micro-basketballistique” (à l’échelle du joueur, de SGA en somme) et l’autre étant peut-être plus macroscopique (à l’échelle de la NBA, de la ligue). La première explication réside ainsi dans les ajustements défensifs, qui ont résulté des scouting reports que les équipes adverses ont pu dresser du double MVP. Elles ont bien identifié la force nucléaire de son profil offensif, et elles cherchent dorénavant à lui interdire l’accès à la raquette.
Le second facteur est structurel, et s’inscrit surtout dans une tendance générale en NBA, où la plupart de la tactique défensive (performante) vise à limiter le nombre de tirs au panier, ou, au moins, de les rendre plus difficiles à rentrer. Cette tendance est marquée par des phénomènes tactiques : la généralisation du stunt, utilisé pour réduire l’espace sur le terrain lors des drives adverses (dans un esprit de quadrillage de la surface de jeu) ; une certaine maximisation de la protection de panier, à travers l’essor du rôle de roamer. Malgré ces évolutions, qui renforcent la difficulté de finir en drive, Shai n’a jamais été aussi efficace dans l’exercice que cette saison.

Au-delà de l’idée de privilégier la qualité à la quantité, notre MVP 2026 a développé, grâce à ses longs segments, un arsenal de finitions particulièrement efficaces, malgré les contraintes qui lui ont été imposées. Cette érosion dans son attaque du cercle l’a conduit à davantage exploiter cette autre arme chez les stars en NBA, le pull-up (dans la zone du mi-distance ou à trois points).
Un rendement inhumain sur pull-up ?
Qu’entend-on par la terminologie “pull-up” ? Il s’agit d’un tir pris en auto-création (donc généré par le joueur lui-même, ex nihilo en gros), après un ou plusieurs dribbles, que cela soit à deux ou trois points. Cette définition concerne surtout comment ce tir est comptabilisé par les capteurs et les outils statistiques en NBA. Pour autant, il est possible de la questionner, quand un joueur effectue seulement un dribble avant de tirer, lui permettant une certaine relocalisation, peut-on considérer cela comme un véritable pull-up ? Outre ces petites pérégrinations méthodologiques, on peut s’intéresser au volume de tirs en sortie de dribble de notre Canadien préféré.

Quand on observe le détail, le volume de Shai n’augmente pas en définitive, il régresse même par rapport à l’année précédente. Pour comprendre cela, il faut, d’emblée, préciser que l’usage de scoring chez le joueur du Thunder a baissé cette saison. Selon Cleaning the Glass, son usage serait passé de 36,6% à 36% entre 2024-25 et 2025-26.
Une très légère atrophie qui n’explique pas clairement cette diminution du pull-up. En réalité, il faut s’intéresser à comment CtG calcule l’usage. Concrètement, ils prennent en compte le scoring, ainsi que le passing qu’un joueur peut exercer pendant un match. Pour avoir un usage, qui serait strictement de scoring, on peut, par exemple, utiliser la statistique proposée par PBP Stats. Elle nous dit qu’en 2024-25, Shai a atteint 34,4% d’usage de scoring et qu’en 2025-26, ses responsabilités offensives sont descendues vers 32,8%.
Les volumes totaux, délivrés par nba.com, sont donc à nuancer, dans la mesure où SGA a réduit son nombre de tentatives, cette année. Néanmoins, la réduction de ses tirs intérieurs, observée plus tôt dans l’article, s’accompagne tout de même d’une certaine redistribution de ceux-ci vers d’autres zones du terrain. Il faut alors remettre le nez dans les fréquences de Shai. Et on observe ainsi une très nette hausse de sa fréquence de longs tirs à mi-distances, après plusieurs saisons de stagnation.

Attention, il faut rester prudent, car, même si sa fréquence de longs tirs à mi-distance concerne une majorité de pull-ups, ce n’en est pas exclusivement. Le meneur canadien étant assisté sur 16% de ses tentatives dans la zone intermédiaire. De plus, il utilise le pull-up dans d’autres zones du terrain, il est capable de se rapprocher pour prendre des tirs dans la short mi-distance, comme des fadeaways au poste. Pour couronner le tout, Shai Gilgeous-Alexander est devenu “viable” sur ses tirs en sortie de dribble derrière l’arc (avec 38,4 3P% en 2025-26).
Ceci dit, on rencontre un paradoxe : une telle hausse de la fréquence de longs tirs à mi-distance qui ne déclenche pas une explosion du volume de pull-up, au contraire, on retrouve plutôt une baisse de celui-ci. On se heurte toutefois à une certaine limite des données de Tracking, fournies par la NBA, qui ne distinguent que les tirs à deux points des tirs à trois points, limitant nos possibilités d’explication.

Ce tableau nous apprend que la part de tirs à trois points, pris en sortie de dribble, a reculé, et que, cette année, SGA se repose un peu plus sur son pull-up à mi-distance (68% en 2025-26 contre 60% en 2024-25). De surcroît, il ne nous est pas possible de déterminer avec exactitude dans quelle partie de la zone intermédiaire Shai Gilgeous-Alexander prend ses tirs. Dans la réalité concrète, on connaît ses tendances, et on sait que le MVP 2026 utilise souvent son pull-up, après un écran ou sur une isolation, dans la zone juste après la ligne à trois points.
Ainsi, on discute, depuis un certain temps, de la propension de Shai à manier le pull-up à mi-distance, mais n’est-il pas devenu, avec la révolution tactique amenée par les Analytics, un tir obsolète ? Pour expliquer, dans les années 2010, les managements en NBA se sont aperçus que la zone du long mi-distance était la moins rentable du basket-ball, notamment par rapport à la rentabilité du tir à trois points : 2*0,415 (la moyenne de l’adresse du long mi-distance en NBA cette année) = 0,83 point par tir et 3*0,36 (la moyenne du trois points en NBA cette année) = 1,09 point par tir.
Malgré cela, on parle ici d’une tendance générale en NBA, c’est un tir qui a surtout été supprimé du répertoire de jeu des role players (car pas assez performants dans l’exercice). Ce type de tir a demeuré dans l’arsenal des stars, des joueurs offensifs majeurs, comme Shai. Ces derniers ont réussi à développer une efficacité largement au-dessus de la moyenne sur le pull-up (autour des 50%, voire plus). Pour sa part, SGA est à 54% dans cette zone, ce qui fait 1,08 point par tir, le rapprochant de la productivité moyenne du trois points. Par ailleurs, le pull-up est un tir peut-être plus organique, plus facile à déployer en play-offs qu’un catch-and-shoot.
De cette manière, si on déroule le raisonnement jusqu’au bout, peut-on penser que Shai Gilgeous-Alexander atteint une efficacité presque jamais vue sur son pull-up ?

Avec cette courbe, en plus de constater l’évidente progression de l’efficacité du pull-up de Shai, d’autres pistes d’analyses peuvent être explorées grâce à ses résultats. Tout d’abord, on a retrouvé le coupable dans cette histoire de baisse du volume de tirs en sortie de dribble chez SGA. En effet, si le Torontois rentre mieux ses tirs, mathématiquement, il n’est pas obligé de compenser en prenant plus de tentatives pour maintenir son rendement offensif.
En outre, le fait que Shai Gilgeous-Alexander soit plus adroit sur ses tirs en sortie de dribble, tout en ayant réduit son volume de trois points, offre matière aux débats. Notamment, au regard de la pondération de ces trois points, qui devrait plutôt induire l’inverse. SGA est-il en train de repousser les limites humaines du mid-range ? Pour comprendre cela, et y répondre, il est nécessaire de convoquer certaines études de cas comme : Stephen Curry (2015-16), Luka Dončić (2023-24) et Kevin Durant (2021-22).
Afin de saisir la force effective du pull-up derrière l’arc, notre première étude porte donc sur la saison historique de Stephen Curry en 2015-16. Année où il est élu MVP à l’unanimité. Cette saison-là, Curry domine l’exercice par une fréquence et une adresse remarquable pour ce type de tir, particulièrement inédites pour l’époque. Il inscrivait ainsi 1,24 point par tir en pull-up, dont 1,31 par tentative à trois points (sur 6,4 tirs par match), contre seulement 1,03 d’efficacité sur les tirs à deux points (2,3 tentatives). Cette différence statistique franche illustre parfaitement l’impact du trois points dans ces configurations.

La seconde étape de notre analyse nous mène à la campagne 2023-24 de Luka Dončić, où, selon moi, le Wonderboy semble avoir réalisé sa saison la plus aboutie. Sans compter qu’il présente un profil plus équilibré que Curry, avec un volume de tirs à deux points et à trois points assez équivalent. Dončić affiche un rendement en pull-up de 1,05 point par tir. En segmentant, il culmine à 1,13 point par tir depuis le parking (sur 6,4 tentatives) et 0,93 point par tir à mi-distance (sur 5,8 tentatives). On constate à nouveau la supériorité comptable du tir primé.
Et pour finir de se convaincre, il suffit d’étudier le cas de Kevin Durant, une des références absolues du mid-range. Mon choix s’est spécifiquement porté sur la saison 2021-22 de Durant, car, depuis le début de la décennie, elle marque l’acmé de sa propension à utiliser le long tir à deux points (avec un taux de 27%).
Cela se traduit par une production géniale en sortie de dribble à l’intérieur de l’arc, où il génère 1,03 point par tir sur un échantillon de 8,6 tirs par match. Ce chiffre reste, encore une fois, inférieur à la rentabilité de son pull-up à trois points, qui atteint 1,20 point par tir (même si on peut poser la limite d’un échantillon trop réduit avec 2,8 tentatives).
Une logique de rendement qui s’est aussi retrouvée dans le jeu de Shai, en 2024-25, il a presque doublé son nombre de trois points pris en sortie de dribble (de 2,6 à 4,7 3PA). Pourtant, cela n’a pas abouti à une croissance de son efficacité dans le domaine. Quelque chose que l’on peut expliquer facilement par le fait que le pull-up à trois points ne fasse pas partie de son skill-set naturel (seulement 1,06 point par tir dans l’exercice en 2025).

Maintenant, quand on s’intéresse aux chiffres de cette année, on remarque surtout une explosion de son efficience à deux points : de 1,01 à 1,11 point par tir sur un volume à peu près similaire (7,2 contre 7,6). 1,11 point par tir en pull-up dans la mid-range, c’est la meilleure marque de l’ère “moderne” en NBA (depuis 2013-14, et l’introduction des données de Tracking).
Il n’y a que quatre saisons statistiques au-dessus ou équivalentes en efficacité, toutes avec des limites qui font que, d’après moi, elles ne la concurrencent pas. Ty Jerome en 2024-25 : 1,11 point par tir (mais seulement 2,1 2PA). Khris Middleton en 2023-24 : 1,13 point par tir (mais seulement 3,9 2PA et 55 matchs). Stephen Curry en 2017-18 : 1,14 point par tir (mais seulement 2,5 2PA et 51 matchs). Kevin Durant en 2022-23 : 1,19 point par tir avec 7,9 2PA mais seulement en 47 matchs, qui donne concrètement 369 tirs pour KD contre 514 pour Shai en 2026.
Avec ceci, on comprend la singularité de la saison d’efficacité de Shai Gilgeous-Alexander, en atteignant un palier historique dans la maîtrise du pull-up à très haut rendement et à très haut volume.
Dans cet article, on a essayé de mettre en lumière la sur-efficacité de Shai Gilgeous-Alexander, notamment à travers la manière, les armes qu’il utilise pour parvenir à un tel niveau de finition. Déjà un joueur très efficace, il a progressé pour passer d’un finisseur élite à un finisseur générationnel (en gros, passer de 105-110 à 115-120 de TS+). Grâce à la maximisation du rendement de son drive et de son pull-up, Shai a su faire exploser le plafond du rendement d’un joueur extérieur en NBA.






