Keyonte George. The Salt Lake Tribune

Keyonte George : Le vertige du large

Swerve me? The path to my fixed purpose is laid with iron rails, whereon my soul is grooved to run. Herman Melville, Moby-Dick

Il y a quelque chose de vertigineux à regarder Keyonte George prendre le large.

À 22 ans, le guard du Jazz vient de boucler sa troisième saison NBA à 23,6 points de moyenne et 60,9 % de True Shooting (mesure de l’efficacité au scoring prend en compte la valeur supérieure du tir à trois points et la production sur la ligne des lancers francs). Son volume de lancers francs a explosé, son tir extérieur est devenu plus efficace et ses résultats au cercle ont bondi. Keyonte George voulait travailler son régime de tirs et se rapprocher d’un véritable scoring à trois niveaux. À première vue, sa troisième saison ressemble précisément à cela : celle d’un jeune joueur qui s’éloigne à toute vitesse de celui qu’il était encore un an auparavant.

Pourtant, lorsqu’on quitte les chiffres pour revenir au film, la distance paraît beaucoup moins grande. Le premier pas ne crée toujours pas énormément de séparation. Le handle reste haut. Et derrière cette nouvelle production, on retrouve bon nombre des qualités qui dessinaient déjà son jeu un an auparavant. Les contours du joueur ont moins changé que sa production ne pourrait le laisser croire.

Dans Moby-Dick, prendre le large signifie partir à la poursuite de quelque chose. Pour Achab, ce sera une baleine blanche, jusqu’à ce que la quête elle-même finisse par engloutir le voyage. Celle de Keyonte George est évidemment moins tragique, mais elle possède, elle aussi, son horizon : le scoreur à trois niveaux qu’il cherche à devenir.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable vertige de sa saison. Keyonte George semble surtout naviguer beaucoup plus loin avec des outils que nous connaissions déjà.

Alors, jusqu’où le même Keyonte George peut-il encore aller ?

Hisser les voiles

La progression de Keyonte George ne tient pas seulement à une augmentation de son volume de tirs ou de ses responsabilités. Elle devient réellement intrigante lorsque l’on observe ce qu’il produit avec cette charge supplémentaire.

Selon Cleaning the Glass, son USG%, qui estime la proportion des possessions offensives qu’un joueur termine lorsqu’il est sur le terrain, est passé de 24,4 % lors de sa saison rookie à 26,1 % en 2024-25, avant d’atteindre 29,3 % cette saison, soit le 90e percentile à son poste. Autrement dit, Keyonte George termine une part toujours plus importante des possessions du Jazz lorsqu’il est sur le terrain.

Cette augmentation pourrait naturellement entraîner davantage de points. Elle n’explique pourtant pas ce qui rend sa troisième saison si particulière : George est devenu beaucoup plus efficace au moment même où son usage augmentait.

Son PSA (Points per Shot Attempt), qui mesure le nombre de points générés par tentative de tir en intégrant les fautes de tir provoquées, était de 105,2 points pour 100 tentatives lors de sa saison rookie, puis 108,9 l’année suivante. Cette saison, il atteint 122,3 : 84e percentile à son poste. Keyonte George termine davantage de possessions et transforme beaucoup mieux ses opportunités en points.

Cette évolution s’accompagne notamment d’une présence beaucoup plus importante sur la ligne des lancers francs. Son SFLD% (Shooting Fouled Percentage), soit la proportion de ses tentatives sur lesquelles il provoque une faute de tir, est passé de 12,4 % à 16,8 % : 97e percentile à son poste. Là encore, le chiffre ne nous dit pas encore pourquoi Keyonte George obtient davantage de fautes. Il permet simplement de constater que le phénomène dépasse la seule augmentation de son volume offensif.

Evolution de KG en NBA
Crédit : https://cleaningtheglass.com

Et puis il y a le cercle.

En 2024-25, seulement 13 % de ses tentatives y étaient prises et Keyonte George en convertissait 61 %. Un an plus tard, la fréquence n’est montée qu’à 17 % de ses tirs, mais son efficacité a bondi à 72 %, soit le 95e percentile à son poste.

Pris ensemble, ces chiffres dessinent presque une métamorphose. Plus de responsabilités. Beaucoup plus d’efficacité. Une capacité à provoquer des fautes devenue statistiquement remarquable. Et jusque dans une zone qui constituait encore récemment l’une de ses principales limites, des résultats radicalement différents. Mais ils nous disent surtout ce qui s’est passé, moins comment Keyonte George y est arrivé.

Dans son propre sillage

Un an plus tôt, les chiffres étaient pourtant bien moins flatteurs. Mais le Keyonte George que décrivait déjà Lukas Folkowski n’était pas si éloigné de celui que l’on regarde aujourd’hui.

Le tir, d’abord, occupait déjà une place centrale dans son jeu. Plus de la moitié de ses tentatives étaient prises derrière l’arc et, malgré un modeste 34,9% à trois points, son profil laissait entrevoir davantage. Son point de relâchement élevé lui permettait de déclencher avec peu d’espace, tandis que son adresse aux lancers francs et ses résultats sur catch-and-shoot suggéraient que ses pourcentages bruts racontaient imparfaitement ses qualités de shooteur. Le problème venait aussi de la difficulté des tirs qu’il s’accordait : beaucoup de pull-ups, souvent contestés, et une sélection qui laissait encore une marge de progression.

Mais les ressemblances deviennent plus intéressantes lorsque Keyonte George pose le ballon au sol.

Son premier pas ne créait déjà que peu de séparation et son handle, haut et parfois imprécis, compliquait sa capacité à battre directement son défenseur. Seulement 13 % de ses tirs étaient alors pris au cercle. Pour l’aider à entrer dans la raquette, Will Hardy utilisait, notamment, des Zoom ou Get Actions, capables de mettre Keyonte George en mouvement avant même qu’il ne commence réellement son attaque.

Ce qui se passait après ce premier avantage était déjà plus prometteur. Lukas relevait notamment une progression dans sa gestion des vitesses et sa capacité à décélérer. Keyonte George pouvait accepter le contact, utiliser son corps et possédait déjà une aptitude remarquable à provoquer des fautes. Même son goût pour cette zone intermédiaire, entre le cercle et la ligne à trois points, était bien installé.

La même impression apparaît dans la création pour les autres. Keyonte George n’était pas encore décrit comme un manipulateur particulièrement avancé des défenses, mais ses lectures sur pick-and-roll étaient déjà intéressantes. Il pouvait trouver le coin opposé lorsque l’aide venait, anticiper le déplacement d’un coéquipier ou profiter du mouvement permanent de l’attaque du Jazz pour transmettre l’avantage plutôt que simplement chercher sa propre tentative.

Un an plus tard, beaucoup de ces images sont toujours là.

Le handle n’a pas gagné en précision. Face à un défenseur bien placé, l’écart initial reste tout aussi maigre qu’auparavant. Utah continue de le mettre en mouvement, de lui offrir des écrans et des handoffs, et Keyonte George reste beaucoup plus confortable lorsqu’il peut attaquer une défense déjà légèrement déplacée que lorsqu’il doit générer un avantage depuis une situation parfaitement neutre.

Et pourtant, regarder le Keyonte George actuel ne donne pas tout à fait l’impression de regarder une rediffusion.

Keyonte George paraît aujourd’hui physiquement plus solide. Lorsqu’il parvient à prendre l’épaule de son défenseur, il utilise particulièrement bien son corps pour conserver cette position. Ses grandes enjambées et ses trajectoires lui permettent de transformer de petits décalages en situations plus favorables, tandis que sa décélération semble plus maîtrisée. Le jail revient régulièrement : George peut conserver son dribble, maintenir son défenseur dans son dos et attendre que la défense choisisse entre lui, le roller (celui qui roll vers le panier) et les aides.

Les outils sont familiers. C’est la manière dont Keyonte George semble désormais les exploiter qui mérite qu’on s’y attarde.

Maintenir le cap

Créer de la séparation et créer un avantage ne sont pas nécessairement la même chose. C’est peut-être dans cet écart que le jeu actuel de Keyonte George devient le plus intéressant.

Isolé, il ne parvient toujours pas à distancer nettement son vis-à-vis. Même après un écran, l’espace créé peut rester minuscule. Mais Keyonte George n’a pas toujours besoin de beaucoup plus. Une épaule passée, un défenseur légèrement désaxé ou quelques centimètres gagnés sur un handoff peuvent suffire à modifier le rapport de force.

Là où certains guards cherchent à agrandir immédiatement cette distance, Keyonte George semble souvent chercher à « gagner la position ». Il modifie sa trajectoire, utilise son corps et ses grandes enjambées pour placer progressivement son défenseur sur sa hanche ou dans son dos. La séparation reste parfois presque inexistante à l’image ; pourtant, le défenseur n’est déjà plus réellement devant lui.

C’est alors que sa décélération prend tout son sens.

Keyonte George ralentit beaucoup. Pas nécessairement parce que l’action s’est arrêtée, mais parce que ralentir peut justement empêcher son défenseur de revenir dans la possession. In jail,  il le conserve derrière lui, garde son dribble vivant et avance suffisamment lentement pour placer le défenseur intérieur devant un choix. Rester bas laisse apparaître son tir intermédiaire. Monter vers lui peut ouvrir le roller. Une aide plus agressive peut libérer un joueur côté faible.

Le temps passé avec le ballon n’est donc pas forcément du temps perdu. Lorsqu’il a gagné la position, Keyonte George peut l’utiliser pour laisser la défense prendre une décision avant de prendre la sienne.

Une baleine blanche à l’horizon

Cette capacité à conserver une position favorable pourrait également aider à comprendre l’évolution du régime de tirs de Keyonte George. Car devenir un scoreur à trois niveaux ne consiste pas seulement à être capable de marquer depuis trois zones différentes. Encore faut-il pouvoir y accéder au bon moment.

La zone intermédiaire occupe à ce titre une place considérable dans son attaque. Cette saison, 32 % de ses tentatives sont prises dans le short midrange, une fréquence située dans le 93e percentile à son poste selon Cleaning the Glass. Ce territoire n’a rien de nouveau pour Keyonte George. Mais il prend une autre dimension lorsqu’on le replace dans les situations décrites précédemment.

Avec son défenseur sur la hanche ou emprisonné dans son dos, Keyonte George peut ralentir et observer la réaction de l’intérieur. Si celui-ci reste bas pour protéger le cercle ou contenir le roller, l’espace qui s’ouvre devant Keyonte George correspond précisément à cette zone intermédiaire qu’il affectionne. Sa décélération ne sert alors plus seulement à changer de rythme : elle lui permet d’accéder à l’un de ses tirs préférés sans avoir nécessairement créé beaucoup de séparation.

Il faut toutefois se garder de lire chaque tentative intermédiaire de cette manière. Un short midrange ( entre 4 pieds du panier et jusqu’à 14 pieds environ) peut être la récompense d’un avantage correctement exploité comme la conclusion d’une possession qui n’en a jamais véritablement créé. Sa fréquence nous renseigne sur le territoire que George occupe, pas sur l’état de la défense au moment où il y arrive. C’est une distinction que les chiffres seuls ne permettent pas de faire.

Le cercle pose une question encore plus difficile.

En un an, Keyonte George est passé de 61 % à 72 % de réussite au cercle, alors que la fréquence de ces tentatives n’a progressé que de 13 % à 17 %. La tentation serait grande d’y voir la preuve d’une transformation de sa finition. Le film ne nous permet pas encore d’aller aussi loin.

Keyonte George paraît plus solide, utilise bien son corps et semble mieux capable de transformer une position gagnée en tentative favorable. Son travail sur les trajectoires, ses grandes enjambées ou encore sa gestion des vitesses peuvent participer à la qualité des situations qu’il obtient près du panier. Une meilleure sélection de ses drives, le contexte tactique ou simplement une progression technique de sa finition restent également des explications possibles. À ce stade, difficile de déterminer la part de chacune.

Les résultats au cercle ont changé davantage que ce que le film nous permet encore d’expliquer.

En revanche, la capacité à provoquer des fautes offre davantage de continuité. Elle faisait déjà partie du profil de Keyonte George un an auparavant : il acceptait le contact et savait l’utiliser pour rejoindre la ligne. Son SFLD% est pourtant passé de 12,4 % à 16,8 % cette saison. Là encore, le changement statistique peut donc moins ressembler à l’apparition d’une nouvelle arme qu’à l’amplification d’une qualité qui existait déjà.

Même son tir extérieur raconte une histoire comparable. Après avoir tenté 7,6 tirs à trois points par match à 34,3 % en 2024-25, George en prend désormais 6,7 à 37,1 %. Pourtant, son régime de tirs derrière l’arc n’a pas été bouleversé. La part de ses tentatives en catch-and-shoot n’est passée que de 47,3 % à 50,7 %, tandis que celle de ses pull-ups reculait de 51,5 % à 48,5 %. Plus intéressant encore, la proportion de ses tirs considérés comme open ( 4–6 pieds) ou wide open (6 pieds ou plus) est restée pratiquement identique.

L’efficacité a davantage changé que la nature de ses tirs.

Crédit : NBA.com

Et c’est peut-être ici que sa quête du scoreur à trois niveaux devient plus intéressante que les trois niveaux eux-mêmes.

Keyonte George n’avait pas besoin de découvrir le tir, l’intermédiaire, le contact ou la finition : ces solutions existaient déjà, à des degrés différents. Ce que son jeu actuel semble davantage lui offrir, c’est la possibilité de choisir entre elles à partir d’une position favorable.

Devenir un scoreur à trois niveaux signifie-t-il nécessairement développer trois nouvelles armes, ou apprendre à mieux choisir parmi celles que l’on possédait déjà ?

Suivre le courant

Choisir entre plusieurs solutions ne concerne évidemment pas seulement la manière dont Keyonte George termine une possession. Parfois, la meilleure réponse n’est tout simplement pas la sienne.

Là encore, il serait difficile de parler d’une compétence nouvelle. Un an plus tôt, son passing constituait déjà l’une des parties les plus intéressantes de son jeu. Keyonte George pouvait lire l’aide côté faible, trouver le corner opposé ou anticiper le déplacement d’un coéquipier dans l’attaque en mouvement du Jazz. Lukas relevait déjà ces qualités, sans pour autant le présenter comme un manipulateur particulièrement avancé des défenses.

Ce qui semble aujourd’hui mériter davantage d’attention se situe peut-être ailleurs : dans le temps qu’il s’accorde avant de choisir.

Lorsqu’un écran lui permet de gagner la position, Keyonte George peut garder son dribble vivant, conserver son défenseur derrière lui et attendre qu’une aide s’engage avant de choisir entre son propre tir, le roller ou le côté faible. Cette patience peut parfois donner l’impression qu’il manipule davantage la défense. Mais la distinction est importante : attendre qu’une défense révèle sa décision n’est pas nécessairement la même chose que provoquer cette décision.

Les chiffres sont compatibles avec l’idée d’un joueur qui gère mieux ses responsabilités, sans permettre d’en identifier le mécanisme. Ses passes décisives sont passées de 5,6 à 6,1 par match, tandis que son AST% est passé de 26,9 % à 28,4 %. Dans le même temps, son TOV% a reculé de 14,9 % à 13,7 %, alors même que son usage augmentait.

Ces évolutions suggèrent que Keyonte George assume davantage de responsabilités sans que ses pertes de balle progressent dans les mêmes proportions. Elles ne nous disent cependant ni quand il voit une passe, ni si le tir créé est meilleur, ni s’il provoque lui-même la rotation défensive qu’il finit par exploiter.

En eaux troubles

Il existe pourtant une condition à tout ce qui précède : Keyonte George doit d’abord parvenir à gagner cette position.

Lorsqu’un écran, un handoff ou sa propre trajectoire lui permet de placer son défenseur sur sa hanche, son jeu peut se déployer. Sa décélération devient une arme, son dribble lui donne du temps et les différentes solutions décrites précédemment commencent à apparaître.

Mais toutes les possessions ne lui offrent pas ce scénario.

Contre un défenseur qui tient sa position, l’écart qu’il parvient à créer reste mince, et son handle continue de manquer de la vivacité nécessaire pour changer de direction ou attaquer une seconde ouverture lorsque la première se referme.

C’est ici qu’une distinction devient importante : garder son dribble vivant ne signifie pas nécessairement garder l’avantage vivant.

George peut prolonger une possession sans que la défense ne soit réellement davantage en difficulté quelques secondes plus tard. La patience qui lui permet, dans les meilleures situations, d’attendre qu’une défense révèle sa décision peut alors produire l’effet inverse : si personne n’est contraint de prendre cette décision, le temps supplémentaire ne crée rien par lui-même.

Cette limite nuance également notre lecture de son tir intermédiaire. Lorsqu’un défenseur est emprisonné derrière lui et que l’intérieur doit contenir deux menaces, le short midrange peut être l’aboutissement d’un avantage correctement construit. Lorsque Keyonte George n’a déplacé personne, un tir similaire peut simplement conclure une possession qui n’a jamais véritablement mis la défense en retard.

Le tir est le même. L’avantage qui le précède ne l’est pas.

C’est peut-être ce qui rend son développement actuel si particulier. Utah ne semble pas avoir fait disparaître les limites qui compliquaient déjà sa création un an auparavant. Le Jazz peut en revanche placer Keyonte George dans davantage de situations où il n’a pas besoin de les affronter de front : écrans, handoffs, réceptions en mouvement ou attaques d’une défense déjà déplacée lui offrent parfois le petit décalage qu’il aurait davantage de mal à fabriquer seul.

Cela ne signifie pas que le système crée l’avantage à sa place. Il peut lui fournir les premières conditions ; Keyonte George doit encore les transformer. Son corps, ses trajectoires, sa gestion des vitesses et sa capacité à conserver une position favorable font précisément partie de cette transformation.

La nuance est importante pour comprendre ce qu’il est en train de devenir. Keyonte George paraît de plus en plus capable d’amplifier un avantage, de le maintenir puis de choisir comment l’exploiter. Sa capacité à en recréer un lorsque la défense a totalement remis les compteurs à zéro reste, elle, beaucoup moins évidente.

Le vent dans le dos

Les limites de Keyonte George n’ont donc pas disparu. Mais peut-être n’a-t-il pas besoin de les affronter aussi souvent.

Depuis sa saison rookie, son rôle n’a cessé d’évoluer. Arrivé à Utah sans véritable expérience comme meneur à temps plein, Keyonte George avait rapidement reçu les clés de l’attaque afin d’accélérer son apprentissage du poste. La saison suivante, l’émergence d’Isaiah Collier avait déjà permis à Will Hardy de l’utiliser davantage loin du ballon et de lui épargner une partie de la charge mentale liée à l’organisation permanente de l’attaque.

Cette évolution ne s’est pas inversée lorsque Keyonte George a retrouvé une place de titulaire et davantage de responsabilités. Elle semble plutôt s’être prolongée sous une autre forme. Les données de playtypes disponibles indiquent notamment que les possessions terminées par Keyonte George comme porteur du pick-and-roll sont passées de 31,6 % à 28,8 % de ses possessions répertoriées par Synergy, malgré l’augmentation générale de son usage. Cette donnée doit cependant être maniée avec prudence : l’échantillon Synergy disponible pour 2025-26 ne couvre que 52 de ses 54 matchs, et un playtype décrit la manière dont une possession se termine, pas nécessairement la façon dont elle a commencé.

Le paradoxe est intéressant : Keyonte George porte davantage l’attaque sans nécessairement devoir davantage la porter depuis son point de départ.

Utah peut le faire entrer dans une possession par un handoff, une réception en mouvement ou une action déjà engagée. Jusuf Nurkić occupe à ce titre une place intéressante dans le dispositif. Sa capacité à servir de point d’appui, poser des écrans et distribuer depuis le haut du terrain offre à Keyonte George différentes manières de recevoir le ballon alors que quelque chose a déjà commencé à bouger. Les observations disponibles sur l’attaque du Jazz décrivent justement davantage d’actions à deux, de handoffs et de mouvement autour de George et Nurkić.

Il serait pourtant trop simple d’attribuer sa progression à ce partenariat. Nurkić n’a disputé que 41 matchs, Lauri Markkanen 42 et Walker Kessler seulement cinq, dans une saison où les alignements du Jazz ont beaucoup changé. Le contexte offensif lui-même n’offre donc pas une explication unique et stable.

Ce qu’il peut offrir, en revanche, ce sont des points d’entrée différents dans la possession.

Et cette distinction compte. Un écran ou un handoff ne crée pas automatiquement un avantage. Il peut seulement déplacer légèrement un défenseur, modifier son orientation ou donner à Keyonte George une fraction de seconde supplémentaire. Tout ce que nous avons observé auparavant commence ensuite : gagner la position, protéger cette avance avec son corps, changer de rythme, conserver son défenseur derrière lui puis choisir une réponse.

Le système peut fournir la matière première. Keyonte George doit encore la transformer.

À la dérive

À force de regarder Keyonte George prendre le large offensivement, il serait facile d’oublier ce qui se dissimule sous la surface. Car toutes les parties de son jeu n’ont pas évolué à la même vitesse.

La défense faisait déjà partie des principales inquiétudes autour de son profil un an auparavant. Sur le ballon, son passage sur les écrans manquait de résistance et il pouvait être battu sans que l’adversaire ait nécessairement besoin d’un premier pas exceptionnel. Loin du ballon, son attention pouvait dériver vers la balle, avec des coupes perdues ou des rotations tardives.

Pourtant, c’est peut-être précisément parce que Keyonte George ne semblait pas condamné à être un mauvais défenseur que cette partie de son développement paraît être si frustrante.

À Baylor, je voyais un joueur capable de défendre correctement sur l’homme. Lorsqu’il était impliqué, Keyonte George pouvait se montrer solide face aux guards adverses, se battre dans les écrans et utiliser des appuis suffisamment rapides pour contenir son vis-à-vis. Il pouvait également être attentif loin du ballon et effectuer les bonnes rotations. Ce n’était ni constant ni suffisamment dominant pour en faire une qualité majeure de son profil, mais il y avait assez de séquences encourageantes pour imaginer une progression.

Les outils physiques permettaient également de nourrir cet espoir. George possède une taille correcte pour son poste et une envergure positive. Rien d’exceptionnel, mais suffisamment pour que ses difficultés actuelles ne puissent pas être simplement expliquées par un déficit physique évident.

Trois saisons plus tard, c’est justement l’absence de continuité entre ces récurrences et le défenseur NBA qu’il est devenu qui interroge. Les séquences de Baylor ne prouvaient évidemment pas que ces qualités seraient transposables face à la vitesse, à l’espace et aux créateurs NBA. Mais Keyonte George disposait de suffisamment d’outils et avait montré suffisamment de comportements intéressants pour espérer davantage. À mesure que les saisons passent sans que cette progression ne se matérialise vraiment, cet espoir devient forcément plus difficile à maintenir.

Il serait difficile, à partir des seules statistiques disponibles, de mesurer précisément l’évolution de ces comportements. Plusieurs indicateurs défensifs restent cependant suffisamment négatifs pour empêcher de raconter une progression parallèle à celle observée en attaque. Son DBPM est passé de -2,5 à -2,1 entre ses deuxième et troisième saisons, tandis que plusieurs modèles d’impact disponibles continuent de situer sa contribution défensive nettement sous la moyenne.

Les chiffres collectifs lorsque Keyonte George est sur le terrain sont encore plus mauvais : Utah encaisse 125,6 points pour 100 possessions dans ses minutes cette saison, soit le 5e percentile selon Cleaning the Glass, contre 124,1 l’année précédente. Mais cette donnée décrit les cinq joueurs présents autour de lui autant que Keyonte George lui-même. Dans l’une des pires défenses de NBA et au milieu d’alignements instables, elle ne peut pas servir de mesure individuelle de son niveau défensif.

Plus intéressant encore, Will Hardy lui-même continuait, à la fin de la saison, à présenter la défense individuelle comme un chantier important pour Keyonte George. Ce constat ne prouve pas qu’il n’a réalisé aucun progrès. Il indique simplement que, du point de vue de son entraîneur également, cette partie de son développement reste inachevée.

L’horizon se dérobe

Peut-être cherchions-nous le changement au mauvais endroit.

À première vue, la troisième saison de Keyonte George invitait à chercher ce qu’il avait ajouté. Une nouvelle capacité à finir au cercle ? Un tir devenu radicalement meilleur ? Une création plus avancée ? Quelque part, une compétence devait bien expliquer l’écart entre le joueur à 16,8 points et 53,9 % de True Shooting et celui qui vient d’en inscrire 23,6 avec 60,9 %.

Le film raconte une évolution moins spectaculaire, mais peut-être plus intéressante.

Keyonte George n’a pas cessé d’être le guard que nous connaissions. Son premier pas ne crée toujours pas énormément de séparation. Son handle reste imparfait. Sa défense demeure un chantier et sa capacité à fabriquer un avantage face à une défense parfaitement placée reste moins convaincante que ce qu’il peut en faire une fois celui-ci obtenu.

Mais le reste semble avoir mûri autour de ces limites.

Il paraît plus solide. Il gagne mieux la position. Sa décélération lui permet de conserver plus longtemps certains avantages. Son tir intermédiaire, sa capacité à provoquer des fautes, sa finition et son passing peuvent alors devenir différentes réponses à un même problème posé à la défense. Et Utah semble avoir trouvé davantage de moyens de le faire entrer dans une possession sans lui demander systématiquement de créer ce premier décalage depuis zéro.

Les pièces étaient déjà là. Ce qui semble avoir changé, c’est leur degré de maturation et la manière dont elles s’articulent entre elles.

Cela rend aussi sa projection plus difficile. Les résultats au cercle devront résister à davantage de matchs. Son efficacité extérieure ne peut pas encore être entièrement séparée de la variance ou de l’évolution de son régime de tirs. Et face aux défenses capables d’effacer le premier avantage, la question de sa création individuelle reste ouverte. Son développement n’a pas supprimé les questions qui entouraient son profil ; il a surtout montré qu’un joueur pouvait aller beaucoup plus loin sans nécessairement devoir toutes les résoudre.

Peut-être est-ce finalement cela, le vertige du large.

 

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