Ja Morant, Memphis

Ja Morant : Le monstre dans l’ombre

Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n’y a qu’une chose à faire : dépasser leurs attentes. David Homel.

 

Monstre.

Le mot vient du latin monstrum. Un prodige, un phénomène extraordinaire, parfois un signe envoyé aux hommes. Lui-même dérivé de monstrare : montrer, faire voir.

Avant de désigner une créature effrayante ou difforme, le monstre était donc d’abord celui qui montre quelque chose d’extraordinaire.

Difficile de trouver meilleur mot pour décrire Temetrius Jamel Morant

Pendant ses premières années en NBA, le meneur de Memphis nous a montré des choses que peu de basketteurs semblaient physiquement capables de reproduire. Un corps de 1m88 lancé au milieu des intérieurs, capable de décoller sans véritable espace, de changer de direction à pleine vitesse, de rester suspendu suffisamment longtemps pour attendre qu’un défenseur retombe et de contorsionner son corps en plein vol avant de déposer le ballon contre la planche.

Ja Morant était un monstre. Puis le mot a presque changé de sens.

Les images qui ont circulé n’étaient plus seulement celles de ses envolées vers le cercle. Les suspensions se sont ajoutées aux blessures, les polémiques aux matchs manqués. Memphis a changé autour de lui. Les systèmes ont changé. Les entraîneurs aussi. Jusqu’à ce que le visage d’une franchise qui semblait construite autour de lui pour la décennie finisse par quitter le Tennessee. Et quelque part au milieu de tout ce bruit, le basketteur s’est retrouvé dans l’ombre.

C’est peut-être la chose la plus étrange lorsqu’on regarde Ja Morant aujourd’hui. Il n’a que 27 ans, mais parler de lui donne parfois l’impression d’évoquer un joueur dont les meilleures années appartiennent déjà à une autre époque. Pourtant, elles ne sont pas si lointaines.

En 2022, Ja Morant était All-Star, All-NBA et le moteur d’une équipe de Memphis à 56 victoires. Quelques semaines plus tard, face aux futurs champions de Golden State, il allait offrir un aperçu presque indécent de ce qu’il était alors capable de faire sur un terrain. 34 points, 10 passes et 9 rebonds pour ouvrir la série. Puis 47 points dans le Game 2.

Ce soir-là, lorsque Golden State tenta de refermer la porte, Ja Morant l’enfonça : 18 points dans les six dernières minutes, les 15 derniers de Memphis, et une victoire arrachée presque entièrement dans son sillage. Il en ajouta encore 34 dans le troisième match. En trois rencontres face aux futurs champions NBA : 38,3 points, 8,3 passes et 6,7 rebonds de moyenne, à 62,3 % de True Shooting.

Son genou céda, et la série de Ja Morant s’arrêta là.

C’est presque dommage que le temps ait quelque peu effacé ces trois matchs. Parce que pendant quelques jours, face à l’équipe qui allait soulever le trophée quelques semaines plus tard, Ja Morant ressemblait étrangement à une chimère terrifiante, à un problème insoluble.

Depuis, Ja Morant a beaucoup moins joué. Son basket a évolué. Son environnement aussi. Certaines de ses armes semblent s’être émoussées, d’autres sont toujours là. Et son arrivée à Portland ouvre désormais un nouveau chapitre d’une carrière devenue beaucoup plus difficile à lire qu’elle ne l’était alors. Avant de chercher à savoir ce que sera Ja Morant chez les Blazers, il faut donc peut-être commencer ailleurs. Revenir derrière les suspensions, les blessures et les polémiques. Derrière les dunks aussi, parce qu’ils ont parfois réduit son extraordinaire athlétisme à sa dimension la plus spectaculaire.

Retourner voir le monstre.

La théorie du chaos

Le spectaculaire a parfois quelque chose de trompeur.

Chez Ja Morant, il est impossible de l’ignorer. Les envolées, les changements de main en plein vol, les tentatives de poster sur des intérieurs qui le dépassent de vingt centimètres : tout cela a largement participé à construire son image. Mais réduire son athlétisme à une compilation de highlights reviendrait à passer à côté de ce qui le rend réellement spécial.

Car Ja Morant n’est pas seulement un joueur qui saute haut. C’est un athlète capable d’utiliser ses qualités physiques pour résoudre des problèmes.

Son premier avantage vient évidemment de son explosivité. Peu de joueurs sont capables de passer aussi rapidement d’une situation presque statique à une attaque du cercle. Son premier pas est violent, mais ce sont surtout les variations qui l’accompagnent qui le rendent difficile à contenir. Ja Morant accélère, freine, change de direction puis réaccélère avec une facilité qui oblige son défenseur à constamment réajuster ses appuis.

Et une fois lancé, une autre qualité prend le relais : sa coordination.

C’est probablement l’aspect le plus fascinant de son athlétisme. Ja Morant peut décoller sur un pied ou deux, changer la position du ballon en l’air, modifier son angle d’attaque, retarder son lâcher ou utiliser l’autre côté du cercle tout en conservant suffisamment de contrôle pour terminer l’action. Son corps peut sembler complètement désaxé sans que son geste ne le soit réellement.

Sa détente lui donne du temps. Sa coordination lui permet de décider quoi faire de ce temps.

C’est une distinction importante. Beaucoup de joueurs peuvent créer une séparation grâce à leur vitesse. D’autres peuvent jouer au-dessus du cercle. Ja Morant est capable de combiner les deux tout en gardant assez de contrôle pour adapter sa solution à ce que la défense lui présente. Et c’est précisément là que les problèmes commencent pour elle.

Battre le premier défenseur n’est que la première étape. Lorsque Ja Morant pénètre, l’intérieur doit décider s’il abandonne son joueur pour protéger le cercle. Le défenseur placé côté faible doit alors choisir s’il vient couvrir le roll-man ou s’il reste attaché au shooteur dans le corner. Un troisième peut être forcé de descendre. Une rotation en provoque une autre. La structure initiale de la défense se disloque progressivement.

Ja Morant crée du chaos.

Et contrairement à ce que pourraient laisser penser ses actions les plus spectaculaires, il n’a jamais eu besoin de terminer lui-même chacune de ces possessions pour en tirer profit. Parce que la dernière pièce de son jeu est peut-être celle qui permet à toutes les autres de fonctionner : Le passing.

Lorsqu’un intérieur monte sur lui, il peut servir son screener derrière la défense. Lorsque le low-man vient fermer cette passe, il peut trouver le corner. Lorsqu’une aide arrive trop tôt, il peut simplement déposer le ballon dans l’espace qu’elle vient d’abandonner. Sa capacité à jouer en l’air lui offre même parfois une fraction de seconde supplémentaire pour attendre qu’une défense révèle sa décision.

Ce don pour la lecture n’a pourtant jamais éliminé les largesses qui l’accompagnent. C’est aussi pour cette raison que juger le meilleur Ja Morant uniquement à travers son efficacité individuelle peut être trompeur. En 2022-23, son True Shooting restait légèrement inférieur à la moyenne NBA. Il perdait beaucoup de ballons. Son tir extérieur restait irrégulier. Pris individuellement, chacun de ces éléments constitue une véritable faiblesse. Mais une possession de Ja Morant ne se résumait pas nécessairement au résultat de son propre tir.

Chaque fois qu’il franchissait le premier rideau et forçait plusieurs défenseurs à réagir, il modifiait la possession entière. Le tir pouvait finalement être pris par un coéquipier. La passe décisive pouvait même appartenir à quelqu’un d’autre. Pourtant, l’origine de l’avantage c’est lui. C’est peut-être la meilleure manière de comprendre le joueur qu’était Ja Morant à son sommet. Le chaos n’était donc pas un effet secondaire de son jeu.

C’était son moteur.

Et tout ce mécanisme reposait sur une condition essentielle : atteindre le cercle.

Part des tentatives de Ja Morant prises au cercle.
Part des tentatives de Ja Morant prises au cercle. Crédit : Cleaning the Glass. 2023-24 et 2025-26 exclus en raison de la faible taille des échantillons.

Loin du cercle

Si le cercle était le territoire de chasse privilégié de Ja Morant, alors la courbe précédente raconte quelque chose d’important. Morant s’en est progressivement éloigné.

Lors de sa saison rookie, 49 % de ses tentatives comptabilisées par Cleaning the Glass étaient prises au cercle. La proportion tombe à 42 % dès sa deuxième saison, remonte légèrement à 43 % en 2021-22, puis redescend à 40 % l’année suivante. En 2024-25, elle n’est plus que de 33 %.

Il serait tentant d’y voir les premières traces d’un déclin physique. Un joueur dont l’explosivité s’érode et qui, incapable de créer les mêmes séparations qu’autrefois, se résout progressivement à rôder plus loin du panier. Mais avant de tirer cette conclusion, il faut distinguer deux choses : atteindre le cercle et y terminer.

Répartition des tirs de Morant
Évolution de la répartition des tirs de Ja Morant. Crédit : https://cleaningtheglass.com

Car si Ja Morant s’y aventure beaucoup moins souvent, son efficacité, une fois arrivée à destination, raconte une histoire bien différente. En 2024-25, il convertissait encore 62 % de ses tentatives au cercle selon Cleaning the Glass, contre 66 % lors de sa saison 2021-22. Le constat devient alors plus intéressant : Ja Morant atteint beaucoup moins souvent le cercle, sans que son efficacité lorsqu’il y parvient ne se soit réellement effondrée.

Le monstre n’a pas perdu ses crocs. Il atteint simplement moins souvent sa proie.

Reste à comprendre pourquoi.

Technique de chasse

La première réponse qui vient à l’esprit est probablement la plus inquiétante : Ja Morant aurait simplement perdu une partie de son explosivité. Seulement, les images corroborent difficilement cette histoire.

Lorsqu’il décide d’attaquer franchement le cercle, Ja Morant semble toujours capable d’y parvenir. Le premier pas est encore là, les changements de rythme aussi, et il conserve cette faculté si particulière à se faufiler dans des espaces qui paraissent trop étroits pour lui. Rien, visuellement, ne donne réellement l’impression d’un joueur qui ne peut plus rejoindre son ancien territoire. La question semble donc moins être celle de la capacité que celle du choix.

Et pour comprendre ce choix, il faut aussi regarder ce que la défense lui propose. Au fil des possessions, une couverture revient régulièrement face à lui : le drop, parfois même le deep drop. Sur pick-and-roll, son défenseur tente de rester dans son dos pendant que l’intérieur recule, parfois très profondément, pour protéger avant tout le cercle. La stratégie est presque une invitation.

Face à un Ja Morant qui n’a jamais installé une menace extérieure suffisamment constante pour forcer les défenses à changer radicalement cette couverture, le calcul de rentabilité se comprend. Le floater ? On peut vivre avec. Le pull-up ? Aussi. Certains trois points ? Probablement. Le cercle ? Beaucoup moins.

Les chiffres d’équipe vont dans le même sens. En 2025-26, l’attaque de Memphis marquait 2,5 points de moins pour 100 possessions lorsque Ja Morant était sur le terrain, toute possessions confondues, soit un différentiel classé au 31e percentile selon Cleaning the Glass. Mais ce chiffre grimpe à 5,3 points de moins spécifiquement en demi-terrain (17e percentile), là où les défenses ont justement le temps d’installer une couverture en drop. En transition, où cette même couverture n’a pas le loisir de se mettre en place, son impact reste nettement moins négatif. La baisse d’efficacité ne s’étend donc pas à tout son jeu : elle se concentre précisément là où on pouvait s’y attendre.

Et Ja Morant connaît cette équation depuis longtemps. Dès sa saison rookie, son attaque des couvertures en drop était déjà documentée : changements de rythme, feintes de passe, Eurosteps et manipulation du protecteur de cercle faisaient partie des solutions utilisées pour pénétrer malgré le recul de l’intérieur. Seulement, sa réponse semble aujourd’hui avoir évolué. Ja Morant peut encore chercher à dévorer l’espace que le défenseur lui abandonne. Mais il paraît beaucoup plus disposé à observer ce que cet espace fait bouger autour de lui. Et c’est peut-être là que se cache l’évolution la plus intéressante de son jeu.

Ja Morant fixe une première cible sans nécessairement avoir l’intention de lui donner le ballon. Il regarde le cercle pour maintenir l’intérieur dans sa trajectoire. Il attend qu’un défenseur côté faible fasse un pas de trop avant de trouver l’espace que ce déplacement vient de libérer. Certaines passes semblent ainsi commencer bien avant que le ballon ne quitte ses mains : par un regard, une orientation du corps ou une menace de pénétration. L’explosivité qui servait autrefois principalement à attaquer la défense devient alors également un moyen de la manipuler.

Et cette évolution n’est pas complètement étrangère au Ja Morant que nous connaissions. Très tôt dans sa carrière, son passing sur pick-and-roll était déjà suffisamment avancé pour punir les aides et trouver ses intérieurs après avoir attiré la défense. Ce qui ressort davantage aujourd’hui, c’est peut-être sa volonté d’exploiter cette faculté plutôt que de systématiquement pousser chaque avantage jusqu’au cercle.

Cela permet aussi de regarder autrement la diminution de ses tentatives au cercle. Elle n’est probablement pas uniquement le récit d’une qualité qui disparaît. Elle peut également raconter l’adaptation d’un joueur à des défenses qui connaissent désormais parfaitement l’endroit où il est le plus dangereux et construisent leurs couvertures en conséquence.

Mais il manque encore une pièce au puzzle. Parce que pour manipuler une couverture en drop, encore faut-il pouvoir la provoquer. Et pendant un temps, Memphis a justement retiré à Ja Morant l’outil qu’il avait utilisé pendant presque toute sa carrière pour le faire.

Memphis brouille les pistes

En 2024-25, les Grizzlies ont profondément transformé leur attaque. Sous l’influence notamment de Noah LaRoche, le pick-and-roll a laissé beaucoup plus de place à une attaque en mouvement, fondée sur la création d’avantages, les déplacements et les lectures collectives.

Pour Ja Morant, le changement fut immense. Lors de ses saisons précédentes, environ 44 à 50 % de son attaque provenait du pick-and-roll. En 2024-25, cette proportion tombe à 25 %, avec seulement dix possessions de ce type par match aboutissant à un tir, une faute ou une perte de balle pour lui ou l’un de ses coéquipiers. Pour certains meneurs, supprimer quelques écrans revient surtout à changer le point de départ d’une possession. Pour Ja Morant, c’était lui retirer l’un de ses chemins les plus naturels vers le cercle.

Un écran n’a jamais eu besoin de complètement éliminer son défenseur. Quelques centimètres suffisent. Une hanche franchie, un défenseur placé dans son dos et un intérieur obligé de choisir entre avancer ou reculer : Ja Morant possède alors exactement ce qu’il recherche. Une décision à provoquer. Une défense à lire. Une erreur à exploiter. Le chaos peut recommencer.

Et lorsque Memphis lui rend finalement cet outil en 2025-26, le changement est immédiat. Dès le premier match de la saison, Ja Morant utilise 34 pick-and-rolls, davantage que dans n’importe quelle rencontre de la saison précédente. Mais ce qui réapparaît n’est peut-être plus exactement le même prédateur.

Parce que si les jambes semblent toujours capables d’ouvrir la brèche, Ja paraît désormais davantage intéressé par tout ce qui se passe une fois qu’elle est ouverte. Le retour massif des écrans en 2025-26 aurait donc pu servir de test grandeur nature. Remettre Ja Morant dans son environnement préféré, lui rendre le pick-and-roll et observer si l’ancien Ja réapparaissait. Seulement, Memphis n’allait pas nous offrir une réponse aussi simple.

D’abord, parce que les partenaires ont changé. Zach Edey, dont le gabarit et la qualité d’écran semblaient offrir un partenaire naturel à Ja Morant, n’a disputé que onze rencontres. Brandon Clarke était lui aussi indisponible au début de saison. Jock Landale a récupéré une partie de ces possessions, mais difficile d’évaluer pleinement le retour du pick-and-roll lorsque certains des intérieurs les plus adaptés pour l’accompagner ne sont presque jamais présents.

Puis il y eut la méthode Tuomas Iisalo. Le Finlandais avait bien rendu à Ja Morant une partie de ce que l’attaque précédente lui avait retiré. Les écrans revenaient, le pick-and-roll aussi. Mais leur relation allait se tendre autour d’un autre aspect : le rythme.

Iisalo privilégiait des rotations courtes et fréquentes. Ja Morant, habitué à de longues séquences sur le parquet, pouvaient désormais être sorti après cinq ou six minutes, revenir quelques minutes plus tard, puis repartir sur le banc. Une manière de gérer les efforts qui pouvait avoir du sens collectivement, afin d’obtenir un avantage concurrentiel, mais qui convenait beaucoup moins naturellement au créateur.

Dans ce contexte, interrompre régulièrement ses passages sur le parquet peut également interrompre cette partie d’échecs qu’est le pick-and-roll. Il ne s’agit pas d’affirmer que les rotations de Iisalo expliquent les difficultés de Ja Morant; encore moins de transformer chaque désaccord entre les deux hommes en justification sportive; mais elles ajoutent une nouvelle variable à une période qui en comptait déjà beaucoup.

Et les absences vont finir de brouiller le tableau. Entre blessures et indisponibilités, Ja Morant ne dispute que vingt rencontres en 2025-26. Un échantillon trop maigre pour transformer chacune de ses évolutions en nouvelle vérité sur son jeu. C’est finalement tout le paradoxe de ses dernières années à Memphis. Quand Ja Morant avait la continuité, son environnement tactique s’éloignait de certaines de ses forces. Quand le pick-and-roll lui fut rendu, la continuité disparut à son tour.

Alors les chiffres laissent des traces, mais rarement une empreinte suffisamment nette pour identifier un seul coupable. Et c’est peut-être pour cela que son départ vers Portland est aussi fascinant. Pour la première fois depuis longtemps, nous allons pouvoir poser la question dans un environnement entièrement nouveau :

Que reste-t-il du monstre lorsque l’on change enfin le décor ?

De monstre à proie

Répondre à cette question suppose d’abord de regarder l’autre bout du terrain.

Sur une possession offensive, Ja Morant impose les termes de l’échange. Sur une possession défensive, les rôles s’inversent.

À 1,88 m, Morant donne souvent plusieurs centimètres à l’ailier ou au meneur qu’il doit couvrir. Dans une ligue où le mismatch est devenu l’arme offensive la plus recherchée, un défenseur de ce gabarit ne reste jamais longtemps ignoré. Dès son arrivée en playoffs en 2022, la question s’est posée ouvertement du côté adverse : fallait-il délibérément le chercher en défense, l’exposer sur des écrans répétés jusqu’à ce qu’un mismatch favorable apparaisse ? Golden State avait finalement choisi de ne pas trop insister. D’autres équipes, à d’autres moments de sa carrière, ont fait un choix différent.

Les chiffres ne racontent pas un désastre défensif, mais ils ne disent pas l’inverse.

Son STL% oscille depuis ses débuts entre le 16e et le 39e percentile chez les meneurs selon Cleaning the Glass, jamais véritablement disruptif. Son BLK%, sans surprise pour un gabarit de meneur, reste marginal la plupart des saisons. Et son FOUL%, longtemps excellent lors de ses trois premières saisons pleines (86e, 95e, 90e percentile), s’est nettement rapproché de la moyenne ces dernières années. Le seul de ces derniers exercices disputés sur un échantillon significatif, 2024-25, le situe au 47e percentile ; 2023-24 (9 matchs) et 2025-26 (20 matchs) vont dans le même sens mais restent trop courts pour en tirer une vraie tendance.

Mais dans une ligue où de plus en plus d’équipes ont déplacé la bataille vers les possessions plutôt que vers la seule efficacité au tir, à coups de rebonds offensifs provoqués, de pertes de balle générées et surtout de rebonds défensifs sécurisés, une donnée détonne : Ja Morant capte régulièrement plus de rebonds défensifs que la moyenne des meneurs.

Son fgDR% grimpe jusqu’au 84e, 85e puis 86e percentile entre 2021-22 et 2023-24 (cette dernière saison sur un échantillon réduit de 9 matchs, à prendre avec prudence), avant de redescendre à un 62e percentile toujours honorable en 2024-25. Son ftDR%, le taux de rebond sur lancers francs manqués, suit une trajectoire comparable, avec des pointes à 87e et 88e percentile sur la même période.

Et l’impact ne se limite pas à sa propre feuille de stats. Sur la saison 2025-26, celle où sa production individuelle s’est le plus effondrée, Memphis concédait 5,3 % de rebonds offensifs en moins par possession lorsque Ja Morant évoluait sur le terrain, un différentiel qui le plaçait au 97e percentile parmi les meneurs selon Cleaning the Glass, un chiffre à traiter avec la même prudence que les autres statistiques de cette saison écourtée (20 matchs, 568 minutes). Mais le signal reste notable : au moment précis où son tir disparaissait et où son volume de création chutait, sa contribution à la bataille des possessions atteignait son sommet de carrière.

Et ce sommet ne sort pas de nulle part. Le on/off défensif de Memphis raconte une histoire de progression assez nette sur l’ensemble de sa carrière. Lors de ses deux premières saisons, l’équipe défendait nettement moins bien avec Ja Morant sur le terrain (14e puis 11e percentile en Pts/Poss concédés). Depuis 2022-23, la tendance s’est inversée durablement : 79e, 78e, 74e puis 83e percentile sur les quatre exercices suivants, deux d’entre eux sur échantillon réduit mais allant tous dans le même sens. Ce n’est donc pas un accident de saison courte : c’est une progression cohérente, qui accompagne celle du rebond.

Pour un joueur de son gabarit, cette activité ne doit rien au hasard : elle demande du timing, de l’engagement et une volonté de terminer les possessions plutôt que de simplement les subir. Et dans une ligue où l’écart entre attaques efficaces se resserre de plus en plus, ce genre de possession supplémentaire, arrachée plutôt que créée, pèse davantage qu’il n’y paraît.

Le portrait qui se dessine n’est donc pas celui d’un défenseur nul, mais celui d’un défenseur qu’il faut protéger sur un point précis (le mismatch au poste ou sur switch) tout en récoltant, ailleurs, une valeur qui passe rarement par la case highlight. Le problème n’est pas tant ce que Ja Morant fait une fois isolé sur un mauvais matchup. C’est le nombre de fois où on peut l’y forcer, et ce que cela coûte face à tout ce qu’il rapporte par ailleurs.

C’est pour cette raison que Memphis a longtemps construit sa défense autour de lui : Un protecteur de cercle capable d’éponger les largesses, des rotations pensées pour limiter les situations d’isolement prolongé, des coéquipiers habitués à switcher à sa place avant que l’écran ne devienne un piège. Le monstre, sur ce terrain-là, a toujours eu besoin d’un décor pour continuer à exister sans se faire dévorer.

Reste à savoir si Portland peut lui offrir un décor similaire. Donovan Clingan pourrait justement offrir ce type de filet : une dernière ligne de défense suffisamment imposante pour absorber une partie des dégâts lorsque Ja Morant se retrouve, malgré tout, exposé. Il continuera probablement d’avoir besoin qu’on le cache ; la vraie question est de savoir si les Blazers ont les moyens de le faire aussi bien que Memphis a fini par apprendre à le faire.

Monster N’ Roses

Changer de ville ne suffira évidemment pas à rendre à Ja Morant ce qu’il a éventuellement laissé derrière lui. Mais la Cité des Roses lui offre quelque chose que Memphis ne pouvait plus vraiment lui offrir : un nouveau départ.

Un nouvel entraîneur. De nouveaux partenaires. De nouveaux principes offensifs. Et surtout, beaucoup moins de certitudes sur ce que Ja Morant doit désormais être. À première vue, la philosophie annoncée par Micah Nori semble plutôt compatible avec certaines de ses qualités. Le nouveau coach des Blazers parle de vitesse, d’espacement, de circulation du ballon et de concept basketball : créer un avantage, lire la réaction défensive puis continuer à jouer à partir de ce qu’elle offre. Sur le papier, difficile de ne pas penser à Ja Morant. Car toute la théorie du chaos développée plus tôt repose précisément là-dessus : créer le premier déséquilibre et laisser la défense révéler la suite.

Portland veut courir. Tant mieux. Peu de situations sont plus favorables à Ja qu’une défense qui n’a pas encore eu le temps d’installer ses barrières devant le cercle. Portland veut espacer le terrain. Tant mieux encore. Chaque défenseur éloigné de la peinture est une aide qui devra parcourir quelques mètres supplémentaires lorsque Ja Morant franchira le premier rideau. Et surtout, Portland devrait pouvoir continuer à lui offrir des écrans.

Donovan Clingan possède les qualités de pose d’écran nécessaires pour lui ouvrir ces quelques centimètres dont il a parfois besoin pour placer son défenseur dans son dos et commencer à manipuler l’intérieur. Les ingrédients semblent être là, reste à savoir si le Ja Morant de Portland parviendra à cuisiner avec. Parce que son évolution récente soulève aussi une autre question : celle de sa valeur lorsque le ballon n’est pas entre ses mains.

Ja Morant n’est pas suffisamment dangereux derrière la ligne à trois points pour être respecté par une défense. Lorsqu’il attend loin de l’action, son défenseur peut prendre de la distance, encombrer la peinture ou apporter une aide ailleurs. Une faiblesse particulièrement gênante pour un joueur dont la propre efficacité dépend autant de l’espace disponible à l’intérieur.

Il existe quelques pistes : plutôt que de transformer Ja Morant en shooteur stationné dans un corner, Portland pourrait davantage exploiter sa vitesse sans ballon. Lorsqu’un défenseur détourne son attention de lui, les coupes peuvent lui permettre de retrouver le cercle autrement. Sa vitesse, sa coordination et sa verticalité ne disparaissent pas simplement parce qu’il n’a plus le ballon. Portland disposait d’un spacing, non horizontal mais vertical. Cela reste potentiellement l’une des prochaines étapes de son évolution.

À 27 ans, Ja Morant se trouve finalement dans une situation assez étrange. Il est suffisamment jeune pour que Portland puisse encore imaginer retrouver une superstar, mais son parcours récent contient suffisamment d’incertitudes pour que personne ne puisse garantir qu’elle existe encore. C’est aussi ce qui rend le pari des Blazers intéressant. Portland n’a pas dû sacrifier son avenir pour aller chercher Morant.

Le prix payé : Jerami Grant et Kris Murray ressemble davantage à une opportunité. Et cela change la manière d’évaluer le pari : Si Ja Morant retrouve une partie de ce qui faisait de lui l’un des joueurs les plus dévastateurs de la ligue, Portland aura récupéré à faible coût un talent qu’une franchise dans sa situation aurait difficilement pu obtenir autrement. S’il n’y parvient pas, l’expérience aura échoué mais le coût aura été minime.

C’est finalement ce qui rend Ja Morant aussi difficile à évaluer aujourd’hui.

Les dernières années ont laissé suffisamment de traces pour constater que quelque chose a changé, mais rarement suffisamment de continuité pour déterminer exactement quoi. Son rapport au cercle s’est transformé. Son environnement tactique a bougé. Son corps l’a éloigné des parquets. Et pendant ce temps, son jeu semble lui aussi avoir commencé à chercher d’autres réponses.

Portland n’a donc peut-être pas besoin de retrouver le Ja Morant de 2022. Il lui faut d’abord découvrir qui est celui de 2026.

Car derrière les suspensions, les blessures et les polémiques, derrière la diminution de ses tentatives au cercle et les questions qui accompagnent désormais son jeu, certaines choses restent visibles. Le premier pas. La coordination. La capacité à provoquer une réaction. Et, peut-être plus qu’avant, celle de comprendre ce qu’elle engendre.

Au début de cette histoire, monstrum désignait ce qui montre quelque chose d’extraordinaire. Pendant longtemps, Ja Morant n’a eu aucun mal à nous le montrer.

Il appartient désormais à Portland d’inviter le monstre dans la lumière.

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