À l’heure où la NBA vend son image d’une ligue inclusive, progressiste et irréprochable, les Chicago Bulls ont décidé de se séparer de Jaden Ivey « pour conduite préjudiciable à l’équipe ». Le motif officiel : des propos homophobes tenus en live sur Instagram. Derrière tout ça, une réalité plus compliquée à lire mais révélatrice d’un double jeu dont la ligue est rarement pointée du doigt.
Quatre matchs, des lives, et la porte
Tout commence dans les derniers jours de ce mois de mars 2026. Jaden Ivey, déjà forfait pour le reste de la saison, commence à se manifester sur les réseaux sociaux. Il lance plusieurs lives sur Instagram et parle de religion, de dépression, de musique, d’anticatholicisme ou d’avortement. Jusqu’au lundi matin où, comme le rapporte ESPN, il interpelle la NBA pour sa promotion du mois de la Fierté, affirmant qu’elle célèbre « l’injustice » : « Le monde proclame LGBTQ. Ils proclament le mois de la Fierté, et la NBA aussi. Ils le montrent au monde. Ils disent : ‘Rejoignez-nous pour célébrer l’injustice.' »
C’est ainsi qu’avant même le match du soir contre les Spurs à San Antonio (victoire des Spurs 129 à 114), les Bulls annoncent qu’Ivey est libéré « pour conduite préjudiciable à l’équipe ». Le même soir, Ivey repart en live depuis un avion.
Dans ce dernier live, Ivey élargit sa cible. Il s’en prend notamment à Stephen Curry : « C’est pour ça que vous avez Steph Curry, et il n’est même pas surrendered (il ne s’en est pas vraiment remis à Dieu). Vous croyez qu’il est chrétien parce qu’il a écrit Philippiens 4:13. Mais il jure, comme tout le monde. Il ne connaît pas Jésus. » Il étend d’ailleurs la pique à LeBron James et Michael Jordan, affirmant que leurs titres et leur place au Hall of Fame ne compteront pas lors du Jugement dernier.
Un joueur déjà sur la sortie ?
Avant d’évoquer les questions de fond, il est important de faire un retour sur ce qui s’est passé sportivement avant même que Jaden Ivey ne se décide à ouvrir Instagram.

Drafté en cinquième position par les Detroit Pistons en 2022, Ivey était en constante progression et dans sa meilleure saison en carrière avant de subir une fracture du péroné gauche lors d’un match en janvier 2025 contre le Magic. Une blessure causée par un geste de Cole Anthony dans un duel au sol qui lui fera manquer le reste de la saison. Avant cette fracture, l’arrière tournait à 17,6 points, 4,1 rebonds et 4 passes de moyenne, à 46% au tir et 40,9% à trois points. Mais pendant ce temps d’absence, les Pistons, emmenés par Cade Cunningham, se qualifient pour les playoffs et accrochent les Knicks malgré une élimination. Sans lui.
À son retour cette saison, tout a changé. Bickerstaff le réintègre progressivement, avec une restriction de minutes mais son rôle se réduit : là où il mobilisait près de 27% des possessions de l’équipe avant sa blessure, il se retrouve cantonné à moins de 20% ce qui traduit un changement d’optique assumé du coach. Le coach s’explique : « Ce qu’il fait est difficile. Revenir après 11 mois sans jouer un match NBA et devoir jouer à vitesse NBA en plein milieu de saison, ce n’est tout simplement pas facile. ».
Detroit performe sans lui (premier de la Conférence Est toute la saison). Des profils complémentaires à son poste prennent de l’espace (Daniss Jenkins, Duncan Robinson) et les doutes s’imposent dans les esprits du front office. Résultat : les Pistons le transfèrent aux Bulls en échange de Kevin Huerter; ce qui, pour un ancien 5e choix de Draft, ne représente pas grand chose.
En quatre matchs avec les Bulls, il affiche tout de même 11,5 points, 4,8 rebonds et 4 passes de moyenne en 28,8 minutes. Des chiffres qui, dans l’absolu, auraient pu justifier qu’on lui laisse finir la saison. Mais le genou lâche à nouveau, il est mis à l’écart, et les lives sur Instagram commencent.
Il faut aussi ajouter une dimension peu évoquée : Jaden Ivey n’avait pas signé d’extension avec Detroit l’été dernier, il sera agent libre cet été. Les Bulls n’avaient donc aucune obligation contractuelle de le conserver au-delà de cette saison. Il leur coûtait 10,1 millions de dollars (qu’il percevra intégralement) mais ils se débarrassaient d’une situation gênante sans rien céder sportivement. Un cut pour propos homophobes est donc, d’un point de vue purement comptable, la meilleure transaction possible : pas d’obligation, une opération de communication gratuite et une case cochée dans le grand livre du progressisme affiché.
Ses lives abordaient ses épisodes de dépression, sa foi retrouvée, et une quête de sens pour un joueur dont le corps a lâché alors qu’il était sur la pente ascendante, qui a vu son rôle rétrécir et son transfert se faire dans une franchise où personne ne l’attendait vraiment. Si la ligue est si concernée par le bien-être de ses joueurs, la question mérite d’être posée : est-ce qu’un cut expéditif est vraiment la meilleure réponse à un homme qui semble traverser quelque chose de difficile ?
La NBA et son confort sélectif
Voilà où l’histoire devient intéressante. Parce qu’une ligue qui se présente comme le fer de lance de l’inclusivité et de la justice sociale mérite qu’on lui pose quelques questions car le tableau d’ensemble est éloquent.
Commençons par Michael Porter Jr., joueur des Brooklyn Nets. Sur le stream de PlaqueBoyMax, quand on lui demande s’il préférerait avoir une fille dissolue (une personne jugée comme ayant une vie sexuelle “débridée”) ou un fils gay, il répond sans hésiter : « Les deux me feraient mal au cœur. » Il a par ailleurs reconnu tester ses dates avec du contenu d’Andrew Tate (influenceur américano-britannique figure de proue de la misogynie en ligne, inculpé pour trafic d’êtres humains et viol en Roumanie). Les Nets ont eu des conversations internes avec lui, il joue et tourne à plus de 24 points de moyenne cette saison. Pas de « conduct detrimental to the team ».

De plus, les noms qui suivent sont toujours en NBA. Miles Bridges, ailier des Charlotte Hornets : sa partenaire a publié des photos montrant un nez fracturé, un poignet cassé, un tympan déchiré, des muscles du cou déchirés après strangulation, et une grave commotion cérébrale. Il a plaidé « no contest », écopé de 30 matchs de suspension (dont la plupart ne lui ont pas coûté puisqu’il avait déjà raté la saison). En 2024 : contrat de 75 millions sur trois ans avec les Hornets.
Jaxson Hayes, signé aux Lakers et invité cette saison pour le All Star Game pour participer au Concours de Dunk après avoir été reconnu coupable de deux chefs de violence domestique, condamné à trois ans de probation.
Kevin Porter Jr., inculpé pour agression criminelle et strangulation sur son ex petite amie, qui a fui dans le couloir de l’hôtel couverte de sang. Sa carrière s’est interrompue non pas sur décision de la ligue, mais parce que les Rockets ont fini par le libérer faute de mieux mais Milwaukee, visiblement, n’avait pas les mêmes scrupules.
Cependant, sur le volet paris, la NBA ne tergiverse pas. En mars 2024, les Raptors coupent Jontay Porter (décidément dans la famille…) de leur effectif le soir même où des anomalies de paris sont signalées.

Moins de quatre semaines plus tard, Adam Silver prononce un bannissement à vie, déclarant qu’il n’y a « rien de plus important que l’intégrité de la compétition ». Porter avait misé pour 54 094 dollars sur des matchs NBA et en avait retiré 21 965 dollars nets. Chronologie : moins d’un mois. Les paris sportifs représentent une source de revenus considérable via les partenariats FanDuel ou DraftKings, une atteinte au modèle qui menace donc le business directement. Une atteinte à une femme ou à un coéquipier (affaire Gobert/Anderson par exemple), ça se gère « en interne ».
Derrick Rose : quand une franchise enterre ce qui gêne
Le cas de Derrick Rose est, dans le cadre de cette affaire, d’une cruauté particulière puisqu’il implique directement les Bulls, la franchise qui vient tout juste de couper Ivey.
En janvier 2026, Chicago retire le maillot numéro 1 de Rose à l’United Center : message vidéo de Michael Jordan, discours de Deng, Gibson et Thibodeau, des milliers de fans derrière lui pour rejoindre Jordan, Pippen, Bob Love ou Jerry Sloan dans les hauteurs de l’arène. Malheureusement, les festivités ne peuvent pas tout mentionner. En octobre 2016, Rose a fait face à un procès civil en Californie dans lequel une femme affirmait que lui et deux amis l’avaient violée à tour de rôle dans son appartement alors qu’elle alternait entre conscience et inconscience après avoir consommé de l’alcool. Rose a admis les rapports sexuels, contestant le manque de consentement.
Lors de sa déposition, quand on lui a demandé pourquoi aller chez quelqu’un à 1h du matin, il a répondu : « On est des hommes. On peut supposer. » Quand on lui a directement demandé de définir le consentement, sa réponse a été : « Non, tu peux me dire, toi ? » Le jury civil l’a déclaré non responsable, estimant que la plaignante n’avait pas prouvé ses allégations. Verdict légal. Mais la NBA, les Bulls, personne n’en a fait un sujet et Derrick Rose a continué à jouer. Quelques mois plus tard, la même franchise coupait un arrière de 24 ans pour un live sur Instagram sans l’once d’une aide psychologique.
Tout ceci nous amène à un tableau cohérent : la NBA réagit vite, fort et surtout publiquement quand les valeurs qu’elle affiche sont remises en question par un joueur qui ne lui coûte rien. Elle est beaucoup plus discrète quand la même chose touche ses actifs les plus précieux (le storytelling et les partenariats).
Jaden Ivey a dit des choses blessantes et inacceptables. Mais il était déjà sur une pente descendante, blessé, sans contrat garanti, dans une franchise sans projet. Derrière les lives, il y a aussi un joueur qui semble esseulé : ni coéquipiers pour le recadrer, plus d’entourage pour éteindre le téléphone, ni franchise pour l’accompagner. Juste une caméra, une connexion et des spectateurs.
À quelques semaines d’intervalle, les Bulls retiraient le maillot d’un homme qui, lors de son procès pour viol, a déclaré ne pas connaître la définition du consentement. La ligue applaudissait.
Ainsi, la NBA maîtrise deux choses : le rainbow-washing, qui consiste à brandir les couleurs de l’arc-en-ciel sans jamais en payer le prix réel, et le social justice washing, qui habille les intérêts commerciaux en combat moral. Les deux obéissent aux mêmes règles. La première : ne jamais sacrifier ce qui rapporte de l’argent. La seconde : trouver, quand le moment s’y prête, un bouc émissaire qui coûte moins cher à perdre qu’à garder.
Ce n’est pas que la NBA se soucie des droits LGBTQ+. C’est que la NBA se soucie de son image. Et son image, en cette fin de mois de mars, coûtait 10,1 millions de dollars. Jaden Ivey, lui, attend son prochain vol.






