Uljana Semjonova, Union soviétique. Source : Gamereactor

Uljana Semjonova : la géante insubmersible du basket

Uljana Semjonova n’a pas seulement marqué l’histoire du basketball féminin. Géante par la taille, invincible par le palmarès, humaine par les liens qu’elle a su créer au-delà des rivalités, la Lettone a incarné une ère où gagner n’était pas une option mais une norme. Disparue à 73 ans, elle laisse derrière elle bien plus que des titres : l’empreinte durable d’une pionnière qui a transcendé son sport. 

Le basketball a produit des figures mythiques, des joueuses dominantes, des dynasties entières. Mais très peu ont exercé une emprise aussi totale sur leur sport qu’Uljana Semjonova. Elle ne se contentait pas de gagner : elle imposait une ère. Née le 9 mars 1952 à Daugavpils, en Lettonie alors soviétique, disparue le 8 janvier 2026 à l’âge de 73 ans, Semjonova a incarné à elle seule une anomalie sportive, humaine et historique. Une joueuse hors normes dans un système qui aimait les symboles, et qui a trouvé en elle son incarnation parfaite. 

Un corps démesuré

Atteinte d’acromégalie, une pathologie provoquant une production excessive d’hormone de croissance, Uļjana Semjonova a grandi bien au-delà des standards. Les chiffres varient selon les sources, mais toutes s’accordent sur l’essentiel : entre 2,13 m et 2,17 m, une pointure 58, une envergure qui semblait ne jamais s’arrêter. À seulement 13 ans, elle mesurait déjà 1,90 m. À cet âge-là, son destin était scellé. 

Repérée très tôt, elle est envoyée à Riga pour intégrer la structure du Daugava Riga, puis du TTT Riga, la place forte du basket féminin soviétique. Autour d’elle, tout doit être adapté : les déplacements, les lits rallongés à plus de 2,30 m, les draps cousus entre eux, les vêtements sur mesure. La logistique suit le corps. Le sport, lui, s’adapte. 

Sur le terrain, elle est perçue comme une aberration. Pour scorer, elle n’avait souvent qu’à lever les bras, se hisser légèrement sur la pointe des pieds et déposer le ballon dans le cercle. Certains adversaires ont longtemps réduit son jeu à sa taille. Une erreur classique. Car derrière la démesure, il y avait une joueuse disciplinée, intelligente, d’une efficacité redoutable, capable d’afficher une vraie adresse, y compris sur la ligne des lancers francs.  

Dix-huit ans d’invincibilité  

La carrière d’Uljana Semjonova se résume en un mot : domination. Avec le TTT Riga, entre 1967 et 1987, elle empile les titres comme personne avant elle. Onze, parfois douze Coupes d’Europe des clubs champions selon les décomptes. Quinze titres de championne d’URSS. 

En sélection nationale, la réalité dépasse encore la fiction. Deux médailles d’or olympiques, à Montréal en 1976 puis à Moscou en 1980. Trois titres de championne du monde. Dix sacres européens consécutifs entre 1968 et 1985. Pendant dix-huit ans, l’équipe soviétique ne perd pas un seul match officiel lorsqu’elle est alignée. Zéro défaite. Une statistique qui défie toute comparaison. 

Face à elle, les meilleures équipes d’Europe se succèdent, souvent avec le même résultat. En France, le Clermont Université Club, douze fois champion de France de suite de 1968 à 1979, incarne cette rivalité devenue mythique. Plusieurs finales européennes perdues contre Riga, et toujours la même sensation : jouer contre Semjonova, c’était accepter un combat déséquilibré pour celles que l’on surnomme les « Demoiselles de Clermont ».

Uļjana Semjonova face aux joueuses de Clermont. Source : L'Equipe
Uļjana Semjonova face aux joueuses de Clermont. Source : L’Equipe

Une femme derrière la légende 

Et pourtant, loin de l’image écrasante qu’elle renvoyait sur le parquet, Uljana Semjonova était tout l’inverse dans la vie. Les témoignages convergent : une femme douce, chaleureuse, attentive. La barrière de la langue existait, le contexte politique aussi, mais sur les parquets européens, une forme de respect mutuel s’est installée. Avec les joueuses de Clermont, malgré les défaites et les frustrations, une véritable amitié naît. Peu de mots, beaucoup de regards. Une reconnaissance silencieuse. 

Cette relation dépasse les décennies. Après sa carrière, marquée par un passage en France à Valenciennes-Orchies en 1988, la santé de Semjonova décline. Diabète, problèmes articulaires, douleurs chroniques. En 2022, elle est amputée d’une jambe. Les difficultés financières s’ajoutent à l’épreuve physique. C’est alors que ses anciennes adversaires françaises se mobilisent, ouvrant une cagnotte pour l’aider à aménager son domicile et lui offrir un vélo d’appartement adapté. Le sport avait créé la rivalité. L’humain a forgé la solidarité. 

Une pionnière historique 

En 1987, Uljana Semjonova franchit une autre frontière : elle devient la première joueuse soviétique autorisée à évoluer à l’étranger, au Tintoretto Madrid. Un événement politique autant que sportif. Sa reconnaissance est ensuite institutionnelle. En 1993, elle devient la première basketteuse non américaine intronisée au Basketball Hall of Fame de Springfield. En 2007, elle rejoint celui de la FIBA. 

Après sa retraite, elle reste fidèle à ses valeurs en présidant la fondation sociale olympienne lettone, dédiée au soutien des anciens athlètes. 

Uljana Semjonova, Comité olympique letton. Source : Sportland
Uljana Semjonova, Comité olympique letton. Source : Sportland

Uljana Semjonova ne fut pas seulement une géante par la taille. Elle l’a été par la durée, par l’impact, par l’empreinte humaine laissée derrière elle. Et dont l’histoire continue de rappeler que, parfois, le sport dépasse les idéologies, les frontières et même le temps.