Depuis quelques semaines voire quelques mois, les articles sur la baisse des audiences télévisuelles en NBA sont légions. Problème d’attractivité ? Problème d’accessibilité ? Problème d’époque tout simplement ? Problème de riche finalement puisque la NBA n’a jamais généré autant de profits que sur la saison 2023-2024 ! L’image de marque est au beau fixe et l’avenir s’annonce radieux pour la Grande Ligue. Pourtant, le temps n’a pas toujours été si ensoleillé et une décennie en particulier reflète bien les difficultés pour la Ligue de basket américaine de s’imposer au sein du sport US. Entre problèmes de drogue, image repoussante, stars absentes, concurrence mais également innovations et finalement l’espoir au bout du tunnel, embarquons au cœur d’une décennie mouvementée : les années 70 en NBA.
Pendant que Paul McCartney annonce la séparation des Beatles, groupe le plus influent des années 60, tournant ainsi une page immense de l’industrie musicale, Bill Russell met également fin à une époque. La plus grande dynastie de l’histoire de la NBA n’est plus. Le pivot légendaire des Celtics s’arrête après 11 sacres dont un dernier sur le sol du rival californien, clôturant la décennie de la même manière qu’elle a débuté : en vert. Une nouvelle page s’ouvre donc sur la Ligue qui doit reprendre le flambeau pour l’amener encore plus loin. Pourtant, la flamme aurait bien pu s’éteindre. Loin d’être une explosion, les années 70 (70’s) représentent un creux, une parenthèse que la NBA oublierait volontiers… et que les fans ont peut-être déjà oubliée.
Une décennie orpheline d’icônes
Mise à part la préhistoire de la NBA, les décennies ont toujours connu de la continuité. Les années 60 ont débuté avec les Celtics et se sont finies avec les Celtics ; Les 80’s ont débuté avec les Lakers de Magic et Kareem et se sont finis avec les Lakers de Magic ; idem pour les 90’s avec Jordan puis les 2000’s avec Kobe Bryant et enfin, LeBron James qui s’est installé sur le trône des années 2010. Et les 70’s alors ?
Une réponse vient forcément lorsque l’on creuse. Kareem-Abdul Jabbar. 5 fois MVP en 10 saisons, le pivot des Bucks puis des Lakers a largement dominé individuellement de 1970 à 1979. Pourtant, il n’a remporté qu’un seul titre et ce, en début de décennie (en 1971 avec les Bucks). Cette alternance de franchises championnes peut aussi expliquer ce rejet relatif de la part des fans, on y reviendra.
Mais un autre aspect vient entourer les 70’s concernant KAJ, ou Lew Alcindor pour reprendre le nom sous lequel il a commencé sa carrière. Au cas où vous auriez oublié le contexte des Etats-Unis de cette époque (a-t-il seulement changé me direz vous), le racisme est omniprésent envers les afro-américains et la conversion vers l’Islam est très mal vu pour des sportifs comme Mohamed Ali (Cassius Clay jusqu’en 1964) ou encore Kareem Abdul-Jabbar (Lew Alcindor jusqu’en mai 1971). Ce racisme a été la cause principale du refus du natif de New York de participer aux Jeux Olympiques de 1968, créant une fracture d’autant plus importante avec les médias. A la suite de cet évènement, invité sur le plateau de « Today » par Joe Garagiola, il a expliqué son choix de ne pas représenter les Etats-Unis.
Oui, je vis ici. Mais ce n’est pas vraiment mon pays. – Kareem Abdul-Jabar.
La réponse abjecte de Joe Garagiola fuse : « Eh bien il n’y a qu’une seule solution. Tu devrais peut-être partir. »
Sa relation avec ces derniers sera d’autant plus compliquée après qu’il soit devenu musulman et le New York Times Magazines rappelle qu’il lisait tout le temps avant ses matchs, en partie pour éviter de parler avec les journalistes. De plus, il n’était pas expressif sur un terrain ce qui a renforcé ce désamour du public et des médias envers cet immense champion qui ne représente pas les 70’s dans l’esprit du public, alors même qu’il en est le meilleur joueur. Ce même article du Times Magazines rappelle la différence majeure avec Magic Johnson qui a illuminé la NBA de son sourire, de sa joie en arrivant en 1980. Ce même sourire qui a participé à l’ouverture du sextuple champion via différents livres. Le caractère naturel de KAJ ainsi que l’aversion mutuel entre les médias et lui ont participé au fait que cette décennie n’ait pas été portée par une icône transcendant les frontières du jeu.
Il faut aussi dire qu’il n’a pas été aidé par le reste de la NBA. Pour revenir sur l’alternance des champions dont nous avons parlé plus tôt, sur les 10 années, il y a eu 8 équipes championnes différentes. C’est la décennie qui a connu le plus d’alternance (en attendant les 2020’s qui sont sur un bon rythme), avec les Knicks et les Celtics réussissant à glaner 2 bagues chacun. Une situation loin d’être idéale pour créer des dynasties qui parviennent à construire des histoires, voire des légendes. Plus que ça, les trois dernières années ont été dominées par les franchises de Seattle, Portland et Washington… Autant dire aucun gros marché.
Loin de nous l’idée de mettre uniquement en avant des stars dans des grandes villes mais c’est essentiel pour le développement d’une Ligue qui en est encore à ses balbutiements. La preuve ? Pete Maravich aurait pu être ce gars. Spectaculaire, doté d’un talent incroyable mais ni Atlanta ni la Nouvelle Orléans ne permettent à un joueur de porter l’émergence de la NBA sur ses épaules. Pour citer rapidement les autres, Bob McAdoo est méchamment sous estimé, Bill Walton s’est très vite blessé malgré un potentiel sans limite et Wes Unseld est aussi méconnu que petit pour un pivot. Malheur, il fait 2m01.

D’autant plus que le marché des sports US a toujours été bien chargé. En effet, la concurrence avec les autres Grandes Ligues de sport américain est largement défavorable à notre chère NBA dans les 70’s. C’est même un euphémisme. La NFL, ligue de football américain créée en 1920, ainsi que la MLB pour le baseball sont nettement au-dessus de la ligue de basket créée en 1949.
Si l’on peut actuellement tenter de comparer les audiences, à l’époque de notre article, une comparaison avec les deux monstres (NFL et MLB) n’est même pas envisageable. Pour bien comparer, le premier NFL Championship Game (devenu Superbowl) a été diffusé à la télévision en 1948 tandis que les premières Finales NBA diffusées en entier datent de 1970. Le basket est ainsi un sport plus neuf, moins prisé par les Américains notamment à cause de la popularité de ce dernier chez les « hommes de couleur » reflétant le racisme présent dans la société.
En plus de cette concurrence extra-basket, la NBA doit faire face à une concurrence face à d’autres ligues de basket et une en particulier : l’American Basketball Association. Jusqu’à la fusion entre les deux en 1976, la ABA a été un adversaire de taille innovant régulièrement pour offrir un produit plus divertissant malgré une compétitivité reconnue plus faible. Si les 70’s manquent d’une immense star, la scission entre les deux a forcément joué. Un homme vient en tête : Julius Erving. L’ailier a passé plus de la moitié de cette décennie en ABA et a mis du temps à s’adapter en NBA malgré son statut de meilleur joueur de l’histoire de « l’autre ligue ».

La réputation d’une Ligue de voyou
Des joueurs en tête d’affiche des plus grandes marques, des partenariats avec la terre entière, voilà le quotidien de la Grande Ligue. Vous vous en doutez, ça n’a pas toujours été le cas et le parallèle est rude. Dans les 70’s, la NBA se traîne une sale réputation, en partie à cause des problèmes de drogue et des bagarres qui sévissent sur les parquets, et en dehors. Dans le podcast Icons Club présenté par Jackie MacMullan, journaliste sportive américaine, Spencer Haywood a expliqué sa vision. L’ancien grand joueur passé par la NBA entre 1970 et 1983 s’est notamment exprimé sur la situation concernant la drogue à l’arrivée de David Stern en 1978.
C’était le début d’une nouvelle ère du basketball parce qu’avant ça, pour être honnête, c’était la décadence en NBA, dans le sens où nous avions été infestés par la drogue. J’étais une victime de cela. Nous avions été envahis. Ce n’était pas une bonne image du basket, ce n’était pas une bonne chose.
Le terme « infesté » choisi par Spencer Haywood n’est pas exagéré. C’est en particulier entre la fin des 70’s et le début des 80’s que la drogue était le plus répandue. Comme il le dit, il est lui-même tombé dans cette addiction, notamment à son arrivée aux Lakers en 1979 où il s’est fait manger par la vie nocturne de Los Angeles. Loin d’être un cas isolé, un article du Los Angeles Times (en collaboration avec le Washington Post à ce moment) datant d’août 1980 s’est penché sur ce problème. D’après les estimations de l’époque, 40 à 75% des joueurs NBA consommaient de la cocaïne. Selon le General Manager du Utah Jazz Frank Layden, « il n’y a pas une équipe dans la ligue pour laquelle on peut dire avec confiance qu’elle n’a pas de problèmes avec la drogue ».
Pour aller plus loin, 10% des joueurs consommaient de la « freebase », un dérivé de la cocaïne plus pure, évidemment plus chère et aussi violent que l’héroïne. Un joueur qui a quitté la NBA en 1979, soit un an avant l’article, a expliqué que c’était comme boire de l’eau pour montrer à quel point la consommation était naturelle. Ce phénomène a participé à la mauvaise réputation de la NBA dans ces années puisque pléthores de joueurs ont été arrêtés par la police en possession de drogues. Bernard King qui devait en avoir marre de Utah ou encore Eddie Johnson, arrêté dans sa voiture avec de la cocaïne dans sa voiture en état d’ivresse au volant.
Le cas le plus tragique de cette période reste Terry Furlow. Après avoir passé la soirée avec Foots Walker, un ancien coéquipier, il est victime d’un accident de voiture qui lui coûtera la vie. L’autopsie a révélé des traces de valium et de cocaïne dans son sang. Cet accident n’a pas poussé les autres joueurs à ralentir, voire stopper leur consommation ce qui a poussé les SuperSonics à inclure une cause rendant caduque le contrat en cas de condamnation pour drogues. Etonnamment, ces derniers ont été bagués en 1979…
L’usage connu de la drogue n’était pas le seul fléau de l’époque puisque les bagarres étaient fréquentes en NBA. Si on pense naturellement aux 80’s quand on parle de ces dernières avec Rodman, Kurt Rambis… Les 70’s tiennent largement le regard. Evidemment moins organisées et violentes qu’en hockey (difficile de faire plus), les bagarres faisaient toutefois partie du produit, au grand dam des dirigeants.
Pour reprendre l’un des plus connus, en 1977 a eu lieu The Punch. Lors d’une rencontre de décembre entre les Lakers et les Rockets, un affrontement démarre au centre du terrain. Rudy Tomjanovich, alors joueur des Rockets, vient pour séparer tout le monde en bon samaritain. Kermit Washington – joueur des Lakers – se retourne et décroche une mandale qui vient se loger tout droit dans la mâchoire de ce pauvre Rudy. Résultat ? Fracture du crâne, de la mâchoire et d’autres os du visage, écoulement du liquide céphalo-rachidien (le liquide dans lequel baigne notre cerveau) et 4 jours de soins intensifs à l’hôpital. Un coup qui a mis en danger la vie du futur coach champion des Rockets. 26 matchs de suspension pour KW et un nom rentré dans l’histoire pour le pire.

Après cela, le nom de Kermit Washington est resté sur une liste noire malgré ses tentatives de retrouver un travail au sein de la NBA. Bien accompagné par David Stern, ce n’est qu’en 2005 qu’il a pu retrouver une place en tant qu’assistant dans l’ancêtre de la D-League. A l’époque, des centaines de mails ont été envoyés au joueur avec des insultes à caractère raciste et des menaces de mort. Le coup de poing d’un joueur noir sur un joueur blanc, vous aviez compris que ça n’allait pas passer inaperçu. Cette affaire a été portée sur la scène médiatique dans le Saturday Night Live, le New York Times ou CBS qui en a fait une enquête. Quoi de mieux pour alourdir l’image d’une ligue de « thugs ».
Tous ces éléments permettent de comprendre pourquoi les 70’s sont boudées par le public. L’absence de dynastie, de stars médiatiques ainsi que la réputation de la Ligue sont autant de facteurs que de raisons de ne pas s’y intéresser. Pourtant, elles ont contribué à façonner la NBA telle qu’on la connaît et l’apprécie en l’an de grâce 2025.
Les années 70 au fondement de la NBA moderne
Tout autant galère qu’elles aient pu être pour la NBA, les 70’s ont institué nombres de règles ou d’institutions que l’on retrouve encore en 2025. La plus marquante reste la merger, la fusion entre la NBA et sa concurrente, la ABA. Le 17 août 1976, la NBA et la ABA fusionnent. Pour être plus précis, la ABA ne pouvant plus survivre économiquement s’est faite absorber par sa grande sœur. Cette fusion amène le rattachement de 4 franchises à la NBA : les Denver Nuggets, les Indiana Pacers, les San Antonio Spurs du « Iceman » Georges Gervin et les New Jersey Nets de « Dr J. » Julius Erving. Cette fusion a permis à la NBA de développer son produit et de mettre fin à la concurrence représentée en grande partie par la ABA.
Parmi ces avancées, la plupart d’entre elles ont amené une dose de spectacle qui manquait à la NBA. La fusion a non seulement coupé court à la concurrence mais elle a aussi permis à la Grande Ligue de se moderniser, de devenir plus spectaculaire, chose qui lui manquait grandement. En 1976, la ABA organise son premier concours de dunk, ça vous dit quelque chose ? Evidemment puisque la NBA a repris l’idée dès l’année 1977 pour une édition avant de reprendre le concept à partir de 1984 seulement. Une dose de divertissement qui ramène un vent de fraîcheur à la NBA, permettant de créer des moments légendaires malgré la baisse d’intérêt évidente du concours depuis quelques années, tant pour les joueurs que pour les spectateurs. Nos respects à Mac McClung tout de même.
Autre innovation apportée par la ABA et pas des moindres : la ligne à 3-points. Déjà installée au sein de cette dernière depuis sa première saison, en 1967, elle a mis 3 ans à s’imposer auprès de la NBA. Un aspect si important du jeu moderne est bel et bien né dans les 70’s. La première saison à connaître la ligne à 3-points est la saison 1979-80, marquant ainsi le début d’une Révolution qui mettra du temps à s’installer, mais qui a bien commencé à ce moment-là.

Si on parle souvent des Celtics de Bill Russell en tant que pionnier de l’intégration des joueurs afro-américains (à raison évidemment), c’est bel et bien en 1979 que la NBA a connu son premier roster intégralement composé de joueurs noirs. Ce sont les New York Knicks qui ont composé cette équipe, bouclant une boucle sans pour autant en faire un événement et rappelant que « le jeu transcende la couleur de peau » comme le disait Julius Erving.
Pour finir, la NBA a instauré le principe de vote pour sélectionner les joueurs du All-Star Game pour l’édition 1974-75. Un pas vers la participation et l’engagement des fans qui restent des principes très importants pour le développement de la NBA souhaité par ses plus hautes instances.
Alors oui, le terme de décennie maudite peut être appropriée pour les années 70. Peu de spectacle, des stars oubliables et oubliées, des problèmes de drogues omniprésents, des bagarres mémorables et une réputation affreuse. Pourtant, ce creux fait partie intégrante de la NBA et a construit l’image que l’on s’en fait actuellement. David Stern a intégré la Ligue en 1978 et en est devenu le patron 6 ans plus tard, ramenant le calme et le soleil sur le village NBA en étant strict et en profitant de la meilleure des manières de la rivalité entre Magic Johnson et Larry Bird. Après la pluie, vient le beau temps. La pluie était donc nécessaire pour assurer l’avenir radieux que l’on a promis à la Grande Ligue.