Alors que les négociations pour une nouvelle convention collective démarrent, de plus en plus de joueuses de WNBA dénoncent les inégalités salariales dont elles sont victimes. Si l’idée n’est évidemment pas (encore) de recevoir le même chèque que leurs homologues masculins, les stars féminines de notre sport ont clairement plus d’arguments que jamais pour se faire entendre cette année. Bientôt 30 ans après sa saison inaugurale, il semble que l’heure soit plus que venue pour la WNBA d’adresser les questions d’équité que de plus en plus d’observateurs se posent.

Comment se matérialisent ces inégalités ?

Pour comprendre les enjeux des négociations, il est important de mettre des faits, et quelques chiffres, sur la question.

Le chiffre dont vous avez certainement entendu parler, c’est cent soixante-trois, soit le nombre de Caitlin Clark qu’il faut pour arriver à un Victor Wembanyama. On ne parle pas là des 2,24m du pivot français, mais plutôt de la différence salariale entre les deux stars des ligues américaines. Si notre Victor national gagnera 55,1M$ sur ces quatre premières années de contrat, Caitlin touchera elle 338 000$, soit 163 fois moins que son homologue masculin.
Si l’intérêt de ce chiffre est de faire réagir et de lancer le débat, il est évidemment important de le nuancer. Non, Caitlin Clark et son contrat de 28M$ sur 8 ans avec Nike n’est pas à plaindre. Non, il n’est (malheureusement) pas possible de payer autant une femme qu’un homme pour jouer au basket en 2025. Mais, comme le rappelait déjà en 2022 la double championne WNBA Kelsey Plum, la question n’est pas là :

On ne demande pas à être autant payé que les hommes. On demande à être payé le même pourcentage des revenus de la ligue. Je ne pense pas devoir être autant payé que LeBron, mais c’est une question de pourcentage des revenus …

Kelsey Plum, dans The Residency Podcast

Comme le raconte la nouvelle combo des Los Angles Sparks, il n’est pas question de demander d’être payé autant qu’en NBA, mais bien d’être payé la même proportion des revenus que leurs pendants masculins. Car si LeBron James et consorts reçoivent aujourd’hui 50% des revenus générés par la NBA, les joueuses touchent quant à elles seulement 9,3% de ce que génère la WNBA.

D’où viennent ces inégalités ?

Un chiffre très faible qui s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, il faut revenir aux propriétaires de la ligue. Et pour cause, la WNBA n’est même pas décisionnaire final de sa propre ligue. En effet, les désormais 13 franchises détiennent 42.1% de la ligue féminine, à égalité avec les 42.1% de la NBA, auxquels se rajoutent 15.8% plus anecdotiques, appartenant à des investisseurs externes depuis une levée de fond en 2022.

Si les 12 propriétaires WNBA disent qu’ils veulent faire quelque chose, mais que la NBA dit “non”, alors la réponse finale sera “non”.

Suzanne Abair, Directrice Générales du Dream d’Atlanta, pour David Berri (GlobalSportMatters) en juin 2023

Si la gouvernance de la ligue semble peu intéressante et loin du terrain, elle joue pourtant un énorme rôle dans la question brulante des inégalités. En effet, il n’est pas rare de voir des citations de la trempe de celle de Suzanne Abair, et les échos vont dans le sens d’une NBA qui semble parfois avoir plus de pouvoir que la WNBA sur sa propre ligue.

Le dernier exemple en date ? Le sujet des vols affrétés spécialement pour le déplacement des équipes de WNBA. Là où ces vols privés sont la norme depuis 30 ans pour leurs confrères masculins, les joueuses de la Grande Ligue féminine se voyaient jusqu’à très récemment emprunter de classiques vols commerciaux tout au long de la saison, un manque de confort bien évidemment énorme quand on connait le rythme effréné des saisons américaines.
Cathy Engelbert, commissioner de la WNBA, a pourtant pendant longtemps expliqué qu’il n’était pas possible financièrement de réaliser un tel projet. Au point que Joe Tsai, propriétaire des New York Liberty et des Brooklyn Nets, qui avait pourtant écopé d’une amende de 500 000$ pour avoir offert ce service à ses joueuses, avait proposé de payer ces vols de lui-même, pour toute la ligue et pendant trois ans, ce qui lui avait été refusé.
Puis, sortie de nulle part, Cathy Engelbert annonce la mise en place de ces vols privés il y a bientôt un an, une semaine avant le début de la saison et pour les deux prochaines années, débloquant sur le champ 50 millions de dollars dans l’histoire.
Ces millions-là proviendraient d’une levée de fonds de 75M$ en 2022, ou bien des 50M$ injectés par la nouvelle franchise des Golden States Valkyries, ou bien seulement de la trésorerie d’une ligue qui a vu son chiffre d’affaire doubler en quatre ans, ou bien du Toronto Tempo, des nouveaux droits télé de 200M$ annuels … La réalité, c’est qu’on ne le sait pas du tout d’où vient cet argent …

Et c’est bien là le dernier problème que nous allons évoquer : l’opacité des finances de la WNBA. Si vous avez la sensation bizarre de ne pas trop savoir comment se porte la ligue, c’est normal ! Là où chaque revenu est scruté et chaque franchise valorisée en NBA, ce n’est pas du tout le cas en WNBA, où les seuls chiffres qui sortent … sont ceux qu’on veut bien laisser sortir.
Aucune obligation de rendre les comptes publics donc, qui permet aux services financiers de la ligue de présenter des chiffres très restreints, et avec une justification encore plus restreinte. C’est pour cela que l’on peut voir, en avril 2023, des rapports présentant un chiffre d’affaires record (de 102 à 200M$ entre 2019 et 2023), tout en ayant dès juin 2024 d’autres rapports annonçant un déficit passé de 10 à 50M$ depuis 2018. Des déficits ayant quintuplés pendant que les revenues doublent ?

Infographie sur le coup des pertes de la WNBA pour chaque franchise NBA (Crédit : Le Roster)
Infographie sur le coût des pertes de la WNBA pour chaque franchise NBA (Crédit : Le Roster)

C’est bien dans ce sens-là que l’opacité des finances est un problème : il n’est pas vraiment possible de connaître l’état de santé de la ligue, de savoir ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas.
Et pour Tarpley Hitt, du média Sherwood, la Ligue a deux raisons bien distinctes d’entretenir ce brouillard :

Déclarer des pertes permet à la ligue de demander plus de subventions publiques pour des infrastructures, des stades, des arènes. Cela permet aussi donner plus de pouvoir de négociations aux dirigeants lors des négociations contractuelles, pour négocier à la baisse les salaires dans leur convention collective (CBA).

Nous revoilà donc là où tout a commencé : le salaire de nos stars ! Car si le flou persiste sur la santé financière exacte de la WNBA, il n’est cependant pas possible de masquer l’explosion vécue ces derniers temps.

Nous avons déjà parlé du chiffre d’affaires en forte hausse depuis plusieurs années maintenant, nous avons aussi évoqué le nouvel accord de retransmission de la ligue, qui a presque quadruplé cet été 2024 (passant de 60 à 200M$ annuels).
Nous pouvons également y ajouter l’arrivée des Golden States Valkyries, Toronto Tempo et Portland (Fire ?) dans la ligue ces prochaines années, de nouveaux marchés créant de nouveaux revenus. Il reste d’ailleurs une seizième place encore non attribuée, et autant vous dire que celle-ci est demandée puisque pas moins de 9 villes ont démontrée leur intérêt pour intégrer le gratin du basket féminin. Une ligue en perdition, vous dites ? Nombreux sont les investisseurs à ne pas être d’accord avec vous.

Un dernier symbole de cette métamorphose ? L’état des audiences du côté d’ESPN. Dans un contexte où le géant américain voit ses chiffres de nombre d’abonnements baisser d’années en années, la WNBA réussit l’exploit d’exploser tous ses records d’audience en 2024. Draft, All-Star Game, Saison régulière et Finales WNBA, tous ces évènements ou presque ont atteint de nouveaux sommets cette année.

Un graphique montrant les audiences records de la saison 2024 de WNBA sur ESPN
Les audiences records de la saison 2024 de WNBA sur les antennes d’ESPN. Crédit : ESPN PressRoom

Qu’attendre du nouveau CBA ?

Maintenant que nous avons pu faire un large tour de l’état actuel des choses, qu’attendre de la nouvelle convention collective qui devrait arriver avant la saison prochaine ?

Sortir de la convention collective n’est pas seulement à propos de meilleurs salaires — c’est une question de récupérer une part légitime du business que l’on a construit, d’améliorer nos conditions de travail et de sécuriser le futur […]. On ne demande pas simplement un CBA qui reflète notre valeur; on l’exige, parce que l’on a gagné ce droit.

Nneka Ogwumike, Présidente de l’Association des joueuses et star du Seattle Storm, en novembre 2024

Tout d’abord, il y a peu de chances de voir un changement dans la répartition du pouvoir chez les propriétaires. Après des investissements souvent réalisés à pertes depuis de nombreuses années, personne ne voudra vendre ses parts alors même que le produit vit le plus grand boom de son existence.

L’axe principal des négociations sera évidemment financier. Si la finalité sera celle de la revalorisation des salaires pour toutes, le moyen le plus évident d’y arriver sera d’équilibrer la répartition des revenus. Le plus gros enjeu pour les joueuses sera donc de négocier une redistribution bien plus hautes que les 10% actuels, et il est difficile d’imaginer un monde où ce n’est pas le cas d’ici l’an prochain. Preuve en est, la quasi-totalité des contrats des joueuses de la ligue se termine la saison prochaine, les joueuses attendant la mise en œuvre de cette nouvelle convention pour signer de nouveaux contrats bien plus rémunérateurs qu’actuellement.

Au-delà des salaires, nombre d’autres sujets seront également remis sur la table, avec la qualité des infrastructures en tête de file. Bien qu’une majorité de franchises aient largement amélioré la qualité d’accueil de leurs joueuses, certaines sont encore à la traîne, comme le Connecticut Sun qui aura même perdu sa Franchise Player Alyssa Thomas en grande partie à cause d’un gymnase d’entrainement encore partagé avec le centre communautaire de la ville. Les sujets d’aide à la garde d’enfants et d’infrastructures médicales plus développées sont également des revendications fortes qui devraient être adressées cette année.

Avec l’émergence d’une nouvelle génération de futures stars (Caitlin Clark, Angel Reese, Paige Bueckers, JuJu Watkins …), avec l’émergence de ligues alternatives à la réussite indéniable (Ahtletes Unlimited, Unrivaled), avec la médiatisation toujours plus grande de la ligue, il semble que les joueuses aient trouvé le timing parfait pour enfin faire entendre leur voix. Si la menace d’un lock-out n’est pas à écarter, il semble aujourd’hui difficile pour les hautes instances de la WNBA d’ignorer les demandes des joueuses. Alors, enfin des salaires à la hauteur pour les nos stars préférées ?

Ne manque pas un article !

Rejoins la communauté Le Roster en t'abonnant à notre newsletter !

Damian Lillard indique l'heure