À la fin des années 1980, le basket européen vit une véritable révolution. Tandis que la NBA commence à s’ouvrir au monde, avec l’essor des stars américaines, l’Italie, elle, s’impose comme la terre promise de joueurs NBA, qui ont perdu leur rayonnement dans la grande ligue. Grâce à des sponsors puissants et des salles en ébullition, la Série A attire alors de véritables légendes du basket, venues prolonger leur carrière encore un peu.
George Gervin à Rome, Adrian Dantley à Brescia, Artis Gilmore à Bologne… mais c’est bien le Milan qui sera le symbole de cette nouvelle ère pour le basket italien. Avec un effectif déjà riche en talents nationaux et mené par le stratège Mike D’Antoni, le club lombard frappe un grand coup en 1986 en recrutant Bob McAdoo, ancien MVP NBA et triple meilleur scoreur de la ligue. Une arrivée qui ne marque pas seulement l’ambition d’un club, mais qui ouvre aussi l’âge d’or d’une équipe appelée à régner sur l’Italie et sur l’Europe.
Bob McAdoo à Milan : une arrivée qui pose question pour les supporters

Lorsqu’il signe au Tracer Milan à l’été 1986, Bob McAdoo incarne un pari aussi excitant qu’incertain. Sur le papier, son CV impressionne : ancien MVP NBA (1975), triple meilleur scoreur de la ligue (1974–1976) et double champion avec les Lakers (1982, 1985). Pourtant, à 35 ans, certains supporters et observateurs se posent une question légitime. McAdoo n’est-il pas une star sur le déclin, dont les années de gloire appartiennent au passé ?
La Série A attire déjà des légendes comme George Gervin ou Joe Barry Carroll, mais l’arrivée d’un ancien MVP NBA dans une équipe italienne reste un événement sans précédent. Pour Milan, alors sponsorisé par Tracer, le recrutement de Bob McAdoo répond à une logique précise. L’entraîneur Dan Peterson, aux commandes depuis 1978, veut bâtir une équipe invincible pour l’Europe de l’époque.
Il dispose déjà d’un noyau solide avec Dino Meneghin, référence absolue du basket italien, Mike D’Antoni, meneur américain naturalisé italien, véritable cerveau du jeu milanais, et Ricky Brown, ancien joueur NBA passé par Atlanta et San Francisco. Mais il manque à son projet un poste 5 et un leader offensif taillé pour répondre aux exigences de l’Euroleague, Bob coche toutes ses cases. Son arrivée est autant symbolique que sportive.
Symbolique, car Milan montre qu’elle peut attirer une véritable superstar de NBA, au cœur d’un championnat qui devient l’eldorado des Américains en quête d’un nouveau défi. Sportive, car Bob McAdoo apporte à l’équipe une arme unique : un intérieur mobile, dominateur au poste bas, et qui commence à élargir sa palette vers le tir longue distance, une rareté pour l’époque.
Malgré ce profil qui semble ultra compatible avec le club lombard, un point interroge… En effet, le pivot américain est utilisé en tant que 6ème homme depuis de nombreuses saisons maintenant, et il n’a plus dépassé les 20 minutes de moyenne par match sur une saison, depuis 1980 (saison avec Detroit). D’autant plus que le vétéran s’est déjà blessé lors de sa saison précédente avec les 76ers où il n’aura joué que 29 matchs.
Alors, Bob McAdoo a-t-il encore les jambes et le physique pour boucler une saison en tant que leader, une saison où Dan Peterson a la volonté de le faire jouer plus de 30 minutes par match ? La réponse est oui, et il va littéralement effacer tous les doutes qui pesaient sur lui dès le premier match. Au-delà de ces statistiques qui sont déjà bonnes (17 points, 5 rebonds), il semble jouer un autre basket que les autres. Presqu’un basket d’entrainement, qui laisse penser à la presse italienne que cette inquiétude est déjà derrière eux.
1986-1987 : Une saison historique qui aurait pu s’arrêter bien plus tôt

À l’automne 1986, le Tracer Milan débute sa campagne européenne avec un statut d’outsider ambitieux. L’effectif lombard est l’un des plus complets du continent : Bob McAdoo et Ken Barlow comme Américains, Mike D’Antoni meneur-organisateur naturalisé, Dino Meneghin toujours dominateur dans la raquette, épaulés par Roberto Premier, Vittorio Gallinari, Fausto Bargna, Franco Boselli, et les jeunes Riccardo Pittis et Mario Governa.
Aux commandes, l’incontournable Dan Peterson, architecte d’une équipe construite pour régner. Pourtant, le début de parcours européen ne rassure pas : lors du premier tour, Milan concède un surprenant match nul 83-83 face aux modestes Écossais de Murray BC Edinburgh. Le retour au Forum remet les choses en ordre (101-83), mais la fébrilité affichée laisse planer un doute sur la capacité de l’équipe à dominer la scène continentale.
Le danger se concrétise dès le tour suivant, face à l’Aris Salonique. Le club grec, encore en construction mais déjà redouté, aligne une armada offensive : Nikos Galis, prodige et futur icône du basket européen ; Panagiotis Giannakis, futur meneur de la sélection nationale ; l’Américain Brian Jackson, scoreur patenté ; et Slobodan Subotic, shooteur yougoslave naturalisé grec.
Le 30 octobre 1986, à Thessalonique, Milan s’effondre dans une ambiance volcanique. Galis signe un récital avec 44 points et l’Aris prend le large dès la première mi-temps (60-34). Totalement dépassés, les Milanais s’inclinent lourdement 98-67. Avec 31 points de retard, la qualification semble hors d’atteinte. La presse italienne parle d’humiliation, les supporters n’y croient plus : il faudrait un miracle.
Le 6 novembre 1986, le Forum de Milan devient pourtant le théâtre d’une des plus grandes soirées de l’histoire du basket européen. Dan Peterson mobilise ses joueurs autour d’un plan clair : intensité défensive maximale, domination au rebond et exploitation du duo McAdoo-Barlow. Meneghin verrouille la peinture, D’Antoni contrôle le tempo, et Bob McAdoo se transforme en machine de guerre offensive.
Rapidement, l’écart gonfle. Galis, constamment pressé, ne peut reproduire son récital grec. L’Aris perd ses repères tandis que Milan impose une intensité physique rare. +15, +20, +25… l’impossible devient réalité. Dans un Forum en fusion, le Tracer atteint l’écart nécessaire et poursuit son effort pour ne laisser aucune marge. Score final : 83-49. Milan l’emporte de 34 points, effaçant les 31 concédés à l’aller et se qualifiant au terme d’une remontée historique, encore considérée aujourd’hui comme un record européen.
Le Milan est qualifié pour la phase de groupe avec 5 autres équipes (les 2 premiers joueront des finales). Aux côtés des Milanais, on retrouve le Maccabi Tel-Aviv, double champion d’Europe au début de la décennie, Pau Orthez, le Zadar, solide représentant yougoslave, le Zalgiris Kaunas, emmené par Arvydas Sabonis, et enfin le Réal Madrid. Et c’est ici que « les Tracers » vont rassurer et convaincre.
Un bilan de 7 victoires pour 3 défaites, des victoires importantes, dont une notamment face au Maccabi sur le score de 97-79. Ils durent tout de même remporter un dernier match face aux Croates du Zadar, lors de l’ultime journée, pour distancer Pau avec le Maccabi. Résultat : Milan retrouvera le Maccabi à Lausanne, pour une finale qui s’annonce comme serrée. Le Milan assure son plein de confiance, en remportant le championnat pour la troisième fois consécutive en battant Caserta en finale, comme en 1986.
Le Tracer a également remporté la Coupe d’Italie (95-93 contre Pesaro en finale, Bob McAdoo inscrivant 29 points). Dans une salle bouillante de 10 500 personnes, les deux équipes vont se faire face tout le match. Un vrai mano à mano qui s’est étiré tout au long de ces 40 minutes, puisqu’à une minute de la fin, le Tracer ne mène que de deux points, et une série d’évènements va accentuer les doutes des milanais qui n’arrivent plus à trouver le chemin du panier (hors lancer) depuis maintenant 3 minutes. En effet, en 15 secondes, les milanais vont perdre Mike d’Antoni, auteur d’une 5ème faute et Dino Meneghin va commencer à souffrir de crampes.
Entre-deux remporté à 27 secondes de la fin par les Milanais, quelques secondes après Bob McAdoo se retrouve en possession du ballon et trouve Meneghin près de la raquette absolument tout seul, mais tenez-vous bien, il le rate et la possession de la gagne sera pour le Maccabi. Meneghin s’en veut, se prend les mains dans sa tête, et revient en boitillant pour la dernière possession défensive. Heureusement elle sera très mal gérée par Hen Lippin, qui va transmettre le ballon à Doron Jamchy. Sans jeux off-ball de la part de ses coéquipiers, ce dernier se voit obligé d’envoyer un shoot contesté à 8 mètres, qui n’atteindra même pas l’arceau. Victoire du Tracer 71-69.
1987-1988 : Mêmes duels, même éclat

Après avoir conquis l’Europe l’an passé, Milan repart sur des bases très similaires. Hormis un changement de coach qui amènera Franco Casalini à la tête de cette équipe, après avoir passé 9 ans à assister Dan Peterson, l’effectif restera sensiblement le même. Et c’est dans ce contexte que le club italien va vivre une première partie de saison remplie de formalités. Aucun faux pas en Euroleague, une deuxième place en Serie A, seule la coupe d’Italie leur a fait défaut, avec une défaite 86-85 face à Cantu.
Mais le Milan a ce don de ne jamais se faciliter la tâche, entretenant sans cesse le doute chez les observateurs. Car oui, Bob McAdoo et ses coéquipiers vont vivre la fin des phases de poules avec bien des difficultés, loin de l’image d’une équipe impériale. On a pu notamment noter une victoire très difficile face aux Néerlandais de Den Boesch (80-85), bon dernier de la poule et une lourde défaite face à Barcelone 102 à 87.
Mais leur malheur ne se termine pas là, puisque malgré une campagne exceptionnelle de Bob McAdoo avec 29 points, 9,7 rebonds, et le tout en 51-50-90, les milanais vont s’incliner 3-1 en finale du championnat italien, dans une série qui les opposait au Pesaro de Darren Daye et de Darwin Cook. Vous l’aurez compris, Milan n’aborde pas le Final 4 en grand favori. Et pour la demi-finale, ils retrouvent une équipe qu’ils connaissent bien : l’Aris Salonique, contre qui ils avaient réalisé une énorme remontada l’an passé pour la qualification.
Nikos Galis et ses coéquipiers gardent bien évidemment, dans un coin de leur tête, la grosse déconvenue de l’an passé. Déconvenue pour laquelle ils veulent se racheter. Mais face à l’injouable Bob McAdoo, il n’en sera rien. Si certes, à la mi-temps, les deux équipes se quittaient sur un score égalitaire (45-45); en réalité Milan n’a jamais vraiment semblé inquiété dans ce match et viendra l’emporter 87-82.
Cette victoire, le Tracer la doit au duo McAdoo – Brown, auteurs respectifs de 39 et 28 points, soit plus des trois quarts de leur équipe. Dans l’autre demi-finale, les joueurs du Maccabi, pourtant menés à la pause par le Partizan de Vlade Divac, vont réussir à renverser la vapeur pour l’emporter sur le même score 87-82, porté par les 34 points de Kevin Magee, futur joueur du Racing de Paris.
Vous l’aurez donc compris, cette finale d’Euroleague sera bien un remake de l’an passé. Mais avec Bob McAdoo les matchs et surtout les finales se suivent et se ressemblent. Et c’est dans un match à sens unique, malgré un retour important du Maccabi en fin de match, que les Lombards vont parvenir à remporter un deuxième titre européen consécutif 90-84. Encore l’auteur de 25 points et 12 rebonds, McAdoo est logiquement élu MVP du Final Four, le tout alors qu’il approchait de son 37ème anniversaire. La preuve une nouvelle fois qu’il reste un joueur à part.
Après ces deux titres, la fin de cette aventure fut vite signée par le Tracer et Bob McAdoo. Une dernière saison décevante, où Milan n’atteindra pas le Final Four d’Euroleague et se fera éliminer dès le 1er tour des playoffs du championnat italien. Une vraie déception qui conduira l’ancien pivot des Braves finira néanmoins sa carrière en Italie, d’abord à Forli pour deux ans, avant de mettre un terme à sa carrière en 1992, à Fabriano.






