Trente-six pour cent à trois points

Je vous propose un petit exercice de pensée, un peu dans le style du bateau de Thésée à la sauce NBA.

Prenez deux joueurs. Cent tirs à trois points chacun, et un même résultat : Trente-six pour cent.

Vous ne pouvez en défendre qu’un seul. Le problème, c’est que vous ne savez presque rien d’eux.

Ajoutons une première information : le premier tente trois tirs primés par match, le second huit. Toujours trente-six pour cent, mais la balance commence peut-être à pencher.

Une deuxième : le premier attend le ballon, pieds derrière la ligne, pour armer en catch and-shoot. Le second peut aussi tirer après un dribble, à la sortie d’un écran, ou punir le moindre espace laissé par son défenseur. Toujours trente-six pour cent.

Une dernière : quand le premier tire, son défenseur est le plus souvent loin de lui. Quand le second tire, l’adversaire est encore dans son espace. Toujours… Trente-six pour cent.

Le chiffre, lui, ne bouge pas. Il reste identique à chaque étape : même proportion de tirs convertis. Pourtant, plus nous en apprenons, moins ces deux joueurs semblent comparables.

Cet exercice n’a rien d’abstrait.

L’exemple par trente-six pour cent.

En 2025-26, Nikola Vučević a réussi 36,9 % de ses tirs à trois points, Michael Porter Jr. 36,3 %. Six dixièmes les séparent. Mais Porter en prenait environ 14 pour 100 possessions, contre 7 pour Vučević. Et le contexte de ces tirs était presque inversé : 86,3 % des trois points de Vučević étaient classés Wide Open par le tracking NBA, contre 9,3 % seulement pour Porter. À l’opposé, 72,5 % des tentatives de Porter étaient prises avec un défenseur à moins de quatre pieds (+/- 1,2 m), contre 1,8 % pour Vučević.

Deux joueurs autour de trente-six pour cent, et deux shooters qui n’ont déjà presque plus rien en commun. À ce niveau, on pourrait déjà remettre en question la valeur d’un shooter comme Nikola Vučević.

L’espace n’est peut-être pas la seule différence. Tous les trois points ne sont pas créés de la même façon. Recevoir le ballon et tirer aussitôt en catch-and-shoot, ce n’est pas la même chose que se créer son tir après dribble, sortir d’un écran ou armer avant que le défenseur ait eu le temps de revenir.

Cette distinction va compter pour la suite : la distance du défenseur au moment du tir ne reflète pas seulement ce que la défense a choisi de faire. Elle dépend aussi des tirs que le joueur est capable de prendre, et accepte de prendre.

Alors, que savons-nous vraiment d’un shooter quand nous connaissons son pourcentage à trois points ?

La première explication semble évidente : Michael Porter Jr. tire beaucoup plus que Nikola Vučević. Peut-être n’avons-nous rien découvert d’autre que ceci : à pourcentage quasi égal, celui qui augmente son volume de tirs finit aussi par devoir tirer dans des espaces plus réduits.

Rapprochons les volumes.

En 2025-26, Brandin Podziemski et Keyonte George ont terminé avec exactement la même adresse derrière l’arc : 37,1 %. Cette fois, leurs volumes sont eux aussi voisins : environ 8,4 tentatives à trois points aux 100 possessions pour Podziemski, 9,4 pour George.

Et pourtant, les deux mayonnaises sont très différentes : 64,3 % des trois points de Podziemski ont été classés Wide Open selon le tracking NBA, c’est-à-dire pris sans défenseur à moins de six pieds (+/- 1,8 m) au moment du tir. Chez George, cette part tombe à 22,6 %. À l’autre extrémité, seules 5,6 % des tentatives de Podziemski ont été prises avec un défenseur à moins de quatre pieds (+/- 1,2 m), contre 32,0 % pour George.

Même pourcentage, volumes proches mais… pas les mêmes tirs.

Cela ne veut pas dire que le volume ne compte pas. Ni que ces quatre joueurs suffisent à établir une règle : peut-être avons-nous simplement choisi deux exemples particulièrement frappants dans une ligue où des centaines de joueurs prennent des milliers de tirs chaque saison.

Pour le savoir, il fallait élargir l’expérience.

J’ai donc remonté neuf saisons de données NBA, de 2017-18 à 2025-26, en ne gardant que les joueurs ayant tenté au moins 150 trois points sur une saison. Et toujours une question simple :

Si je connais l’adresse d’un joueur, qu’est ce que cela m’apprend réellement sur les conditions dans lesquelles il prend ses tirs ?

Nous avons commencé par la distance entre le tireur et son défenseur le plus proche. NBA Advanced Stats, à partir des données de tracking Second Spectrum, répartit les tirs en quatre catégories : Very Tight quand le défenseur est à moins de deux pieds (+/- 0,6m), Tight entre deux et quatre pieds (+/- 1,2m), Open entre quatre et six (+/- 1,8m), et Wide Open au-delà de six pieds (+/- 1,8m).

Puis nous nous sommes posé une question volontairement basique :

Les meilleurs shooters à trois points sont-ils aussi ceux dont les tirs sont pris dans les espaces les plus réduits ?

Sur neuf saisons, la réponse est étonnamment peu convaincante.

Saison après saison, le lien entre le 3P% et la part de tirs Wide Open reste faible. Autrement dit, connaître l’adresse d’un joueur ne nous aide pas à deviner s’il tire le plus souvent avec beaucoup ou peu d’espace.

Pour le volume, c’est une autre histoire.

Sur chacune des neuf saisons étudiées, plus un joueur tente de trois points, plus la part de ses tirs complètement ouverts tend à diminuer. Une plus grande partie de ses tentatives est prise avec un défenseur dans les parages.

Même lorsque nous comparons des joueurs aux adresses et aux types de tirs différents, cette relation ne disparaît pas.

Il serait tentant de s’arrêter là et d’en tirer une règle simple : les défenses respectent le volume plus que le pourcentage… et Marcus Smart est un spacer incroyable.

Mais ce serait aller un peu vite en besogne.

Un joueur peut prendre beaucoup de trois points parce qu’il accepte des tirs que d’autres refusent, parce que son déclenchement est plus rapide, parce qu’il tire en mouvement, parce que des systèmes sont dessinés pour lui ou tout simplement, parce qu’il sait se créer ses propres tentatives. Le nombre de tirs mélange tout cela et ne permet pas de le démêler.

Le volume n’est donc pas une mesure de la « peur » qu’un joueur inspire à une défense. Mais il nous apprend déjà quelque chose d’important : deux joueurs qui convertissent la même proportion de leurs tirs peuvent évoluer dans des contextes de tir radicalement différents.

C’est en regardant d’une saison à l’autre que la différence devient vraiment frappante.

Le pourcentage, lui, change beaucoup. Un joueur qui tire à 33 % une année peut très bien finir à 44 % la suivante. Mais d’autres choses restent presque stables d’une saison à l’autre : le volume de tirs, la part de tirs en catch-and-shoot, la part de tirs pris sans défenseur à proximité.

En clair : le résultat des tirs varie bien plus que la façon dont ils sont pris.

Prenez Ayo Dosunmu. Son adresse passe de 32,8 % à 43,9 % d’une saison à l’autre, soit onze points d’écart. Pourtant, la part de ses tirs Wide Open ne bouge presque pas : 81,0 %, puis 78,6 %. Mike Conley montre l’inverse : 41,0 % puis 33,7 %, alors que ses tirs Wide Open restent à 69,8 % puis 68,5 %.

Les paniers rentrent ou non. Le contexte, lui, ne change presque pas.

Une explication paraît logique : la réputation. Une défense ne découvre pas un joueur à chaque match, et traite peut-être un shooter selon ce qu’il a montré les années précédentes.

J’ai testé cette piste. Connaître le 3P% passé d’un joueur nous aide très peu à prédire dans quelles conditions il tirera la saison suivante, même en remontant plusieurs années. En revanche, savoir dans quelles conditions il tirait déjà est très utile pour prédire celles qu’il retrouvera.

Nous avions donc mis au jour quelque chose de remarquablement stable. Sans encore savoir ce que c’était.

Pour comprendre le problème, second exercice de pensée : imaginons deux nouveaux tirs.

Sur le premier, un défenseur abandonne volontairement son joueur pour fermer la raquette. Le ballon ressort, le shooter abandonné le reçoit et tire sans personne à proximité.

Sur le second, le défenseur reste d’abord collé à son joueur. Une pénétration force l’aide, une rotation en appelle une autre et, quelques passes plus tard, le ballon arrive dans les mains du shooter. Lui aussi tire sans personne autour de lui.

Pour le tracking NBA, ces deux tirs peuvent atterrir dans la même case : Wide Open.

Pourtant, leur genèse est totalement différente.

Dans le premier cas, l’espace peut découler d’un choix défensif : protéger une zone jugée plus dangereuse et accepter le tir extérieur.

Dans le second, il peut être le résultat d’un avantage créé par l’attaque ailleurs sur le terrain, puis transmis jusqu’au shooter. La défense subit plus qu’elle ne choisit.

Être ouvert, ce n’est pas forcément être laissé ouvert.

La distinction est essentielle, car elle dessine aussi les limites de notre expérience de pensée. Les données mesurent la distance entre le tireur et son défenseur le plus proche au moment du tir. Elles n’expliquent pas où se trouvait ce défenseur en amont, pourquoi il s’est écarté, à quelle vitesse il revient, ni ce qui a créé cet espace. Elles passent aussi sous silence les tirs refusés. Chaque fois qu’un joueur reçoit le ballon ouvert et choisit de ne pas tirer, la possession disparaît de notre échantillon.

Notre mesure a donc un angle mort considérable : elle n’observe que les tirs qui ont eu lieu. Cela paraît anodin. Ça l’est beaucoup moins dès qu’on cherche à mesurer la menace d’un shooter.

Revenons une dernière fois à nos deux joueurs imaginaires.

Tous deux reçoivent le ballon avec six pieds d’espace (+/- 1,8m). Le premier arme aussitôt. Le second hésite, feinte, attend le closeout, puis pose le ballon au sol.

Si le premier tire et que le second ne tire pas, notre base de données n’enregistre qu’un seul tir. Pourtant, du point de vue de la défense, les deux possessions viennent peut-être de révéler quelque chose d’important.

C’est là que le mot « spacing » devient difficile à faire tenir dans une colonne de tableur.

Le spacing n’est pas qu’une propriété géométrique, cinq joueurs suffisamment éloignés les uns des autres. Il dépend aussi de ce que chacun est capable de faire de cet espace. Deux joueurs placés exactement au même endroit ne posent donc pas nécessairement la même question à une défense.

Le pourcentage fait partie de cette équation, le volume aussi. Comme la nature des tirs ou l’espace dans lequel ils sont pris.

Chaque chiffre éclaire légèrement un aspect du shooter mais aucun ne le révèle complètement. Et il aura peut-être fallu neuf saisons de données pour revenir à une idée aussi simple.

Imaginez à nouveau nos deux joueurs. Cent tirs à trois points chacun, trente-six réussites chacun.

Au début de l’expérience, nous ne savions d’eux qu’une seule chose : 36%.

Depuis, nous avons appris à nous demander combien ils tirent, quels tirs ils prennent, avec quel espace, comment tout cela évolue d’une saison à l’autre, et ce que nos outils sont réellement capables d’observer.

Leur trente-six pour cent n’est devenu ni faux, ni inutile. Il est simplement redevenu ce qu’il a toujours été : la réponse à une question précise : sur les tirs que ce joueur a pris, combien sont entrés ?

Pour savoir quel shooter se cache derrière ce nombre, il faut continuer à poser des questions. Et peut-être aller chercher la réponse ailleurs que dans ses tirs.

Car une partie de la valeur d’un shooter réside dans l’instant durant lequel il ne shoote pas : dans le défenseur qui hésite à aider, dans celui qui refuse de lâcher son homme, dans l’espace qui s’ouvre ailleurs, dans la rotation qui est déclenchée par sa seule présence.

Rien de tout cela n’apparaît dans son pourcentage.

C’est là le paradoxe : pour mesurer pleinement ce que vaut un shooter, il faut parfois regarder ce qui se passe quand il ne tire pas.

Et il aura peut-être fallu neuf saisons de données pour revenir à une idée aussi simple.

L’analyse porte sur les saisons NBA 2017-18 à 2025-26 et sur les joueurs ayant tenté au moins 150 tirs à trois points au cours d’une saison. Les données de tir et de distance du défenseur proviennent de NBA Advanced Stats et du tracking Second Spectrum.

Les comparaisons entre saisons et les relations entre pourcentage, volume, type de tir et proximité défensive sont des calculs établis à partir de ces données.

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