Pour ce 6ème épisode de la série « The Mavs Legacy », retour sur ce qui est probablement la transition la plus symbolique de l’histoire de la NBA. Quand Dirk Nowitzki prend sa retraite sportive en 2019, il laisse au Front-Office et au roster des Mavericks, un lourd héritage de plus de deux décennies. Été 2018, Dallas sélectionne indirectement un prospect européen nommé Luka Dončić. Le Slovène, qui est alors le dernier MVP de l’Euroleague semble incarner le futur de cette franchise et la dernière mission de Dirk est d’accompagner le mieux possible celui qui est déjà annoncé comme son digne successeur.  

Quel héritage laissé par le Wunderkind ?

Mavericks 
Luka Doncic
Dirk Nowitzki a laissé une empreinte indélébile chez les Mavs. Crédit : AFP via Getty Images

Quand on évoque la franchise des Dallas Mavericks, difficile de passer outre ce géant allemand qui n’était à l’origine pas désiré. Car oui, dans une époque où les joueurs européens sont encore méprisés à leur arrivée dans le pays du basket, Dirk n’a pas échappé à cette règle, et s’est rapidement fait pourrir par les fans texans. Drafté en 8ème position, il est jugé avant même son premier match comme un joueur trop « soft » pour la NBA, et ses premières performances qui étaient assez neutres n’iront pas dans son sens et vont accentuer de profonds doutes qui l’ont longtemps caractérisé.  

À des milliers de kilomètres de chez lui, Nowitzki vit un choc culturel complet. Il ne pouvait pas mener de nombreuses conversations en anglais sans devoir demander « quoi ? » à plusieurs reprises. Les fans l’ont hué pendant sa première année, au cours de laquelle il n’a tourné qu’à huit points par match. Frustré, Nowitzki annonce alors qu’une fois son contrat fini, il retrouvera son Europe bien aimé pour s’y faire un nom. Mais ne vous détrompez pas, les choses vont aller dans le bon sens pour Dirk et Dallas. Avec l’aide de Steve Nash, il s’acclimate peu à peu à la ligue ainsi qu’à cette pression démesurée. 

Ces deux joueurs ont foulé les mêmes parquets pendant 6 saisons consécutives et leur duo a atteint son sommet en 2003, date où les Mavericks finiront leur saison à 60 victoires tout pile. Durant cette saison, Dirk confirme qu’il fait partie des grands de ce sport et qu’il faudra désormais compter avec lui dans la décennie à venir, il finira la saison 25,1 points et 9,9 rebonds de moyenne. De son côté Steve Nash gagne en régularité, il enchaine les double-double et obtient sa première sélection pour le All Star Game. 

Un duo qui est plein d’avenir car jeune et prometteur mais qui va être cassé par le nouveau propriétaire, Mark Cuban, qui explique son choix de ne pas avoir re-signer Steve Nash pour des raisons financières et parce que son profil de joueur était trop faible sur le plan défensif. Quoiqu’on en pense, ce choix est fait et il va drastiquement augmenter le développement de Dirk. A la clé, une décennie où il imposera son talent dans la ligue, accumulant les récompenses individuelles (2 fois MVP, 9 fois sélectionné dans une All NBA Team, et un 8 fois All Star). 

Avec un talent pareil, Dallas fait régulièrement office de favori aux titres mais la déception des playoffs, c’est aussi ce qui a marqué les esprits de l’ère Nowitzki. En 2006, Dallas en grand favori, remporte les deux premiers matchs de ces finales NBA face au Heat et mène de 13 points au milieu du 3ème quart du Game 3. Mais après une fin de match plus que catastrophique, Miami renverse Dallas, empoche son premier match , et remporte déjà la guerre psychologique de ces finales. Résultat Miami s’impose en 6 matchs, et voilà comment débute les malheurs de Dirk et des Mavericks. 

La saison suivante, Nowitzki a été nommé MVP de la ligue et l’équipe a remporté 67 matchs, un record pour la franchise. Ils tombent sur une équipe des Warriors très faible et sans star au 1er tour des playoffs, une simple formalité. Mais là encore, les Mavericks craquent dans ce qui pourrait être considérer comme le plus gros choke de l’histoire face à leur ancien stratège Don Nelson. Les années se suivent et se ressemblent pour Dirk et Dallas qui enchaineront par des défaites face aux Pelicans en 2008 (1er tour), aux Nuggets en 2009 (2nd tour), et face aux Spurs en 2010 (1er tour). 

Mais en 2011 tout va changer. Dirk comme l’effectif des Mavericks a lui bien vieilli depuis toutes ses années. Si vous le regardez, il n’a plus ces cheveux blonds et longs qui complétaient autrefois son visage juvénile. Son visage a vieilli et son corps n’est probablement plus vraiment adapté au sport de haut niveau. Quand il s’agit de courir à reculons pour passer du statut d’attaquant à celui de défenseur, sa foulée semble de plus en plus laborieuse. Mais même à ce stade de sa carrière, son impact et son importance perdurent. Il fait toujours partie des meilleurs joueurs de cette planète et n’a pas besoin de forcer sur son talent pour passer régulièrement la barre des 30 points. 

Ces playoffs 2011 étaient probablement ceux de la dernière chance pour Dallas. La franchise a alors réalisé l’un des parcours les plus mémorables de l’histoire des playoffs NBA. Portés par un Dirk Nowitzki en état de grâce, ils ont successivement éliminé les Portland Trail Blazers (4-2) avant de balayer les Los Angeles Lakers (4-0), champions en titre. En finale de conférence, ils ont triomphé du jeune Thunder d’Oklahoma City (4-1), mené par Kevin Durant, pour retrouver leur meilleur ennemi le Heat de Miami et du trio Dwayne Wade-LeBron James-Chris Bosh. Après avoir été menés 2-1, les Mavericks ont enchaîné trois victoires consécutives, scellant la série 4-2 et offrant à Nowitzki et à la franchise leur premier titre NBA.

Ce rêve portait une symbolique très forte. Il consacre la persévérance et la fidélité d’un Nowitzki souvent marqué pour son manque de leadership dans les moments décisifs. Il se venge aussi de la défaite de 2006 face à cette même équipe du Heat et incarne enfin un triomphe face aux Superteams, prouvant qu’un groupe soudé et composé de vieux briscards, comme Jason Kidd, Jason Terry ou encore Tyson Chandler, pouvait devenir bien plus qu’un outsider. Voilà ce qu’incarne Dirk, un vrai symbole de Dallas qui a toujours été présent pour la ville et les fans. Luka Dončić avait donc la lourde tâche de faire oublier Dirk à Dallas et de succéder à 20 ans d’histoire et de fidélité sans faille.

Transition Dirk-Luka : une saison rookie qui marque les esprits

Dirk et Luka vivent l’un de leur premier match ensemble. Crédit : Jérôme Miron-USA TODAY Sports

Dončić, qui mesure 2,01 m, possède un mélange rare de taille, de talent et de savoir-faire, tous des éléments essentiels grâce auxquelles le Slovène est devenu le plus jeune MVP de l’Euroleague, tout en menant le Real Madrid au titre à l’âge de 18 ans. Mais ce qui impressionne le plus son coéquipier vétéran JJ Barea, c’est la combinaison de joie et de confiance qui animait le gamin. « Il a pris les rênes de l’équipe tellement facilement et rapidement, il est arrivé cette année mais il joue ici comme si il était là depuis 5 ans. Non ce gamin est flippant. »  

Quoique l’on puisse dire de lui, les Mavs se sont surtout estimés chanceux que les Phoenix Suns et les Sacramento Kings aient laissé passer Dončić et que les Atlanta Hawks aient accepté de faire un échange. Bien qu’il était le choix numéro 1 du coach des Suns, Igor Kokoskov (coach de la Slovénie pendant lors du sacre à l’Euro 2017), ce dernier avait trop peu d’influence pour influer sur un first pick de draft. Don Nelson, celui qui était désormais président des opération de l’équipe texane n’a jamais eu de doutes sur son meneur, quand d’autres le comparait à Hédo Turkoglu, un meneur qui avait du mal à défendre et à créer son propre tir. 

La réalité, c’est que la saison rookie de Luka Dončić est plus impressionnante que la meilleur saison de Turkoglu. Et ça n’a rien d’étonnant, vous en connaissez des rookies qui tournent en 21-8-6, non, et bien car ce n’est tout bonnement  jamais arrivé avant. Quand la plupart des joueurs européens, prospects ou non, mettent environ 2 ans pour s’acclimater à la NBA, Luka lui prendra 2 matchs avant de claquer son premier match à plus de 25 points. De plus en plus complet tout au long de la saison, son premier triple-double verra le jour le 21 janvier 2019 face aux Bucks, le premier d’une petite dizaine qu’il réalisera pendant cette première saison.

À ce stade, l’un de ses seuls défauts est peut-être son sens du spectacle, un facteur qui lui permet de se classer dans le top 10 de la ligue en termes de pertes de balle avec 3,5 par match. Il aime joué les highlights et notamment à la passe. Rick Carisle aurait déjà fini fou si ce joueur n’était pas Luka Dončić, il comprend avec un peu de volonté que ces alley-oops à grande vitesse réalisés dans le trafic de transition font aussi partie du deal qu’ils ont réalisé en le draftant  un été plus tôt:

Quand vous avez un joueur avec son feeling et sa capacité créative, vous devez lui donner la latitude nécessaire pour pouvoir profiter de ses dons, c’est vital. Mais d’un autre côté, il faut créer suffisamment de structure pour qu’il puisse bien jouer avec le groupe, et qu’on ne dépende pas de lui à l’avenir.

Ce goût pour le spectacle peut parfois conduire à une frustration, mais les Mavs (15-14) s’amusent à jouer avec Dončić après deux longues et misérables saisons au cours desquelles les playoffs étaient un rêve irréaliste. Carisle continue de prendre quelques temps morts pour brayer sur Luka après que ce dernier mette en difficulté l’équipe avec ses actes de gourmandises et ses premiers coups de gueules sur les arbitres. 

Son deuxième défaut est ce corps que l’on pourrait qualifié de « pâteux ». Un défaut qui avait déjà été révélé à la draft mais que le front office de Dallas pensait pouvoir régler avec le programme d’entraînement de la pré-saison, qu’ils avaient principalement fixé sur la vitesse et la mobilité. Don Nelson savait que la musculation n’était pas la priorité du basket européen, mais il va vite se rendre compte qu’elle n’est pas non plus celle de Luka. Après l’intersaison 2018, Mark Cuban fera une déclaration assez surprenante concernant la préparation physique du moins surprenante du jeune slovène: 

Il était sur un bateau tous les jours et jouait à Fortnite, je crois. 

Les Mavs ont demandé à Dončić de se reposer pendant l’été après avoir joué sans interruption de septembre à juin avec l’équipe nationale slovène et le Real Madrid. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a pris cette demande au pied de la lettre et s’est présenté donc à Dallas quelques semaines avant le début du camp d’entraînement, pesant plusieurs kilos de plus que son poids annoncé. 

Mais quoique puissent être ces défauts, le Slovène aura livré une bataille sans équivoque pour le trophée du rookie de l’année avec 98 premières places sur les 100 votes. Si l’Amérique et quelques irréductibles râleurs avaient des doutes sur la domination potentielle de Luka, ces doutes se sont très rapidement estompés, au moins aussi vite que les step-backs poétiques et soyeux de l’arrière des Mavs. Déjà dans la cour des grands après cette récompense, Dallas attend désormais de voir si son Slovène préféré pourra hisser la franchise en playoffs avec l’arrivée de Kristaps Porzingis. 

La dernière danse du géant allemand

Dirk plein d’émotion a vécu son dernier match sous le maillot des Mavericks face à San Antonio. Crédit : Ronald Cortes

Dirk Nowitzki avait ralenti ses dernières saisons, mais il a quand même réussi à rester sur les parquet, grâce à une motivation qui restait intact. Lors de sa 20e saison, il a joué 77 matchs, avant de rater la dernière semaine de la saison pour subir une opération à la cheville. Il était censé être prêt pour le camp d’entraînement, mais un contretemps a retardé son retour au 13 décembre contre les Phoenix Suns. Après son retour, bien qu’il ait eu quelques flashs occasionnels, son impact a été considérablement réduit.

Mais c’était agréable de le voir passer le relais à Luka Dončić, et il a finalement réussi à dépasser Wilt Chamberlain pour la 6e place du classement des meilleurs marqueurs de tous les temps. Cependant, il n’avait pas été aussi inefficace depuis sa saison de rookie. Même s’il a attendu pour faire une annonce officielle, il était clair que la fin n’était pas loin. Elle était là. Après 21 saison passée dans l’excellence, Dirk ne pouvait plus continuer, et même si son niveau n’y était plus depuis quelques saisons, c’était forcément un crève-coeur pour lui et pour les fans de devoir constater cela. 

Lui qui est devenu une source d’inspiration pour tous les jeunes européens, un joueur qui a révolutionné le jeu en ajoutant la notion du spacing. Si les bigmens tirent de plus en plus de loin aujourd’hui, c’est parceque Dirk a été l’un des tout premiers à le faire. Le jeune homme peu sûr de lui est devenu l’icône d’une franchise et l’un des meilleurs joueur de l’histoire. Et comme un symbole, c’est dans l’entre des Spurs, l’AT&T Center, que le « Wunderkind » réalisera sa dernière danse pour affronter une franchise qui est depuis 20 ans l’une de ses plus grandes rivalités.

Longtemps théâtre de ses exploits durant la post-season, le public texan qui d’ordinaire aurait hué ce grand blond, car trop fort par moment, va cette fois acclamer et saluer son immense carrière. Un dernier double-double à plus de 20 points, un dernier one-legged fadeway pour la route et le grand Dirk s’en va. Il foule pour la dernière fois un parquet, vêtu de sa tunique bleue, la même qu’il y a 20 ans, et celle qu’il lègue à son digne héritier, Luka Dončić pour que peut-être lui aussi la porte durant toute sa carrière, pensait-on alors…